Voir par exemple Le poids allostatique    

 

 

 

 

 

 

 

Pour une discussion voir Le véritable enjeu de nos obligations

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour s'aider à prendre conscience de ce qu'on pourrait mettre en priorité, voir Situer le travail dans sa vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pressé par le temps?

Par Jacques Lafleur, psychologue

Paru dans Travail et Santé, mars 2016, Vol 32 no 1

 

 

Le temps peut être considéré comme une ressource, essentielle à ce que les choses soient faites. Quand on a trop de choses à faire, cette ressource vient à manquer. Arrive alors la pression du temps, qui se situe parmi les premières causes de stress dont les gens se plaignent. Bien sûr, on voudrait plus de temps. Mais est-ce bien réaliste? Et quel est l’effet de cette pression du temps sur notre capacité à profiter de la vie?

 

Le temps comme ressource

 

Dans le meilleur des cas, nous disposons de suffisamment de temps pour faire ce que nous avons à faire et il nous en reste pour profiter de choses considérées comme agréables, nourrissantes ou reposantes. Dans le cas contraire, nous ressentons une sorte de pression, rarement vécue comme agréable. Elle peut s’accompagner de frustration, d’un sentiment d’accablement ou d’une anxiété liée aux conséquences de ne pas arriver à livrer la marchandise à temps.

D’un côté, le manque de temps peut avoir des effets pragmatiques liés à l’atteinte des objectifs que nous poursuivons, car il peut y avoir des conséquences concrètes à ne pas finir à temps. D’un autre côté, les retards ainsi que les erreurs et la diminution de la qualité liées au fait de faire vite peuvent aussi entraîner une sorte de culpabilité, un sentiment de ne pas être à la hauteur, sources d’un stress important. Devenu chronique, ce stress empoisonne la vie et affecte la santé.

Le fait d’avoir des choses en retard tant au travail qu’à la maison réduit aussi considérablement les possibilités de profiter pleinement de choses qui agrémentent la vie. Cela  affecte aussi le bonheur dans nos relations car, pressés par le temps, nous sommes psychologiquement moins disponibles pour nous intéresser à nos proches. Leurs désirs et besoins nous dérangent, on préfèrerait qu’ils nous laissent finir nos choses en paix!

Le comble est que, lorsque nous nous sentons débordés, même les petits projets agréables, comme décorer la maison ou recevoir des amis, finissent par nous peser!

 

Condamnés aux obligations

 

La vie vient avec des choses à faire. Certaines d’entre elles, comme le ménage, sont à priori peu intéressantes alors que d’autres, comme les loisirs, nous attirent davantage. Or, nous apprenons assez tôt dans la vie la règle selon laquelle «il faut faire son lit avant d’aller jouer», c’est-à-dire que les personnes valables s’imposent d’abord de s’acquitter de leurs responsabilités avant de se permettre loisirs ou repos.

Le monde se divise alors en deux catégories : celle des choses obligatoires qui sont ennuyeuses et dont on se passerait bien et celle des choses optionnelles dont on remplirait ses journées si on le pouvait. On finit ainsi par croire que toute obligation mange du temps sur ce qui permet de profiter de la vie. Quand le temps vient à manquer pour être à la hauteur de ses obligations, on a alors le sentiment… de ne pas avoir de vie! On ne profite plus de rien et on espère le moment où on pourra enfin de nouveau avoir un peu de temps.

 

Manquer de temps

 

Le sentiment de manquer de temps conduit à vouloir en avoir davantage. «Si seulement j’avais plus de temps…». Un peu comme pour l’argent quand on en manque, la solution qui arrive spontanément dans nos cerveaux nous amène à vouloir en avoir davantage; cela nous permettrait de pouvoir profiter au moins un peu de ce que la vie a à offrir ou, du moins, de… finir ce qu’on a à finir!

Mais voilà : si on peut gagner davantage d’argent ou en emprunter, rien à faire en ce sens avec le temps. Il reste désespérément limité à 168 heures par semaine! Tout ce qu’on peut faire, c’est utiliser le modèle des vases communicants : réduire le temps qu’on prend pour ceci ou cela et l’accorder à autre chose.

 

Qu’est-ce qu’une obligation?

 

Si nos obligations nous semblent venir de la vie, elles résultent en fait de nos objectifs. C’est en effet toujours parce que nous voulons certains résultats que nous nous contraignons à certaines tâches. La réalisation de nos désirs et la prévention d’effets indésirables sont ainsi les moteurs qui nous poussent à agir comme si on y était obligés.

Peu importe ce qui se présente à notre esprit sous la forme de «il faut que», il est toujours possible de compléter la formule par l’ajout de désirs ou de peurs: «il faut que je fasse telle chose si je veux que…» ou «il faut que je fasse telle chose si je ne veux pas que…».

Cette prise de conscience peut ouvrir de nouvelles options.

 

Quelques stratégies

 

D’abord, on peut au moins se demander si on tient toujours aux objectifs qui sont reliés aux diverses obligations qu’on se fait. «Pourquoi est-ce que je m’oblige à faire telle ou telle chose?», voilà une question qui peut nous mener à libérer du temps pour ce à quoi nous tenons vraiment. Beaucoup d’obligations sont liées à des habitudes, à un mode de vie qu’il est possible de remettre en question. D’autres sont la conséquence de croyances rigides ou non fondées sur ce que nous devons faire pour être «corrects».

Un peu de recul et davantage de souplesse pourraient donc nous aider à prendre conscience de certaines choses que nous nous imposons mais qui pourraient avantageusement être éliminées ou, à tout le moins, de beaucoup réduites.

À quoi répond ce à quoi nous avons l’habitude de consacrer notre temps? À des valeurs profondes, à des habitudes, à des désirs superficiels? À des choses qui nous nourrissent ou à des choses qui nous sapent notre énergie? Qu’est-ce qui est vraiment essentiel dans tout cela?

 

Une fois la question de l’essentiel posée, on peut aussi explorer celle de la responsabilité. Pour Josée, par exemple, le fait de réaliser que la responsabilité vient avec le pouvoir l’a aidée à remettre à sa gestionnaire les parties de mandat qui étaient du ressort de la gestion, notamment les négociations avec certaines personnes des autres services. Sa patronne a bien reçu ce changement; elle n’avait d’ailleurs jamais demandé à Josée de travailler à ce niveau-là. Autant de temps de gagné. Et moins de stress aussi, car le fait de s’imposer de réussir là où on n’a pas de pouvoir constitue une grande source de tension.

On peut aussi sauver bien du temps en acceptant responsabiliser les personnes qui ont besoin que les choses soient faites. Comment les impliquer davantage dans la réalisation de leurs attentes? Ça peut être utile autant avec les enfants qu’avec l’employeur, qui ne se donne pas toujours les moyens de ses ambitions. La réalisation des objectifs de travail reste une affaire de coresponsabilité, l’employeur ayant la responsabilité de se doter des effectifs nécessaires à la réalisation de ses objectifs et les employés ayant celle de bien faire la partie du travail qui appartient au poste qu’ils occupent, tout en se limitant au temps prévu à leur contrat, sauf exception. Quand «J’ai trop de choses à faire» devient «Il y a trop de choses à faire», la responsabilité devient coresponsabilité et peut nous faire faire des gains de temps importants.

Les gens qui ont tendance à faire ce qui revient aux autres pourront aussi sauver du temps en brisant cette habitude. Et on peut aussi déléguer à d’autres une partie de ce qui appartient à notre poste, mais qui ne peut être accompli dans le temps dont on dispose. Dans certains cas, les gens apprécieront qu’on leur fasse confiance. Attention, évidemment, à  ne pas pelleter ses responsabilités dans la cour des autres s’ils sont déjà débordés.

La question de la nécessité de notre présence peut parfois avantageusement se poser : est-il vraiment nécessaire que je participe à tel projet, à telle réunion? Il y a ainsi des choses pour lesquelles notre présence n’est pas vraiment requise : autant de temps de gagné, au travail comme à la maison.

On peut aussi avoir avantage à réduire la fréquence à laquelle on reprend certaines tâches là où notre zèle ne donne pas grand chose de plus. On peut aussi chercher des moyens moins onéreux en temps qui pourraient nous permettre d’atteindre certains de nos objectifs tout aussi bien, et même parfois mieux. Un coup de fil plutôt qu’une visite, une demande d’aide ponctuelle, une façon différente de voir les choses peuvent parfois nous faire sauver du temps.

Dans cette veine, on peut aussi accorder d’avance un certain temps à une tâche et s’y tenir, ce qui permet habituellement de rester centré sur ce qu’on a vraiment à faire. La même stratégie peut être profitable avec les autres : le fait de leur annoncer le temps qu’on peut leur consacrer les aide habituellement à rester centrés sur leur demande. Très utile avec les gens qui préfèrent s’écouter parler plutôt que de dire ce qu’ils ont à dire…

 

Question d’attitude

 

La  pression du temps transforme un très grand nombre des choses de la vie en problèmes à résoudre. Constamment sous son emprise, on finit par voir la vie comme une interminable série d’obstacles qui nous empêchent de pouvoir profiter de la vie. Comme si on se levait le matin avec un tas de choses à faire sans trop d’espoir de pouvoir en venir à bout, ce que nous posons comme condition au repos bien mérité. Cet état d’esprit transforme beaucoup de nos désirs, comme avoir un beau jardin, réussir un bon repas, prendre soin des enfants, etc., en tâches à accomplir avant de se donner le droit de profiter de la vie, alors qu’il serait tout à fait possible de profiter de la vie en faisant son jardin, en préparant un bon repas ou en prenant soin de ses enfants.

Il existe un ensemble de stratégies pour sauver du temps, mais on en trouve aussi d’autres qui permettent de profiter du temps, ce qui est tout aussi avantageux. J’aime dire que, s’il y a des choses qu’il faut faire, cela n’implique pas qu’il faille les faire parce qu’il le faut. On peut joindre l’utile à l’agréable ou, dans ce cas-ci, joindre l’agréable à l’utile, joindre l’agréable au nécessaire.

Il faut certes se laver, mais rien n’empêche de profiter du plaisir d’une douche ou d’un bain. Il est nécessaire de manger, mais rien n’oblige à avaler sa bouffe en vitesse, le plus vite étant le mieux.  On peut avoir du plaisir à manger, l’expérience peut être heureuse si on prend le temps de goûter de ce qu’on mange et si on partage ce temps avec d’autres. On peut ainsi profiter de la vie dans presque tout ce qu’on fait si, avec un peu de bonne volonté, on accepte de le faire consciemment, avec une certaine application, en y cherchant du sens ou du plaisir, plutôt qu’en essayant de s’en débarrasser avec un sentiment d’accablement.

 

Utiliser le temps ou en profiter?

 

Le temps peut être vu comme une ressource tout comme il peut être vu comme l’espace dans lequel nos vies se déploient. On peut l’utiliser ou on peut l’habiter, c’est-à-dire y vivre sa vie comme on le fait spontanément quand on n’est pas pressé.

Ce qui nous prive du sentiment de profiter de la vie, c’est moins le fait de ne jamais venir à bout de ce qu’on a à faire que la pression qui nous fait faire toute chose avec le désir de s’en débarrasser. Cette forme de désir rend maussade, accablé, victime, toutes attitudes qui empêchent de profiter de ce que la vie nous offre chaque jour.

Il y a sans doute des gains de bonheur à réaliser en se dégageant davantage de temps libre, mais on gagne aussi à trouver du plaisir et du sens à faire ce qu’on fait, consciemment, avec application, avec le un sentiment de satisfaction. On peut être efficace sans être pressé et on peut faire ce qu’il faut faire avec un certain plaisir.

On n’aura jamais plus de temps; mais on peut réaliser que c’est moins le temps qui presse que nous qui nous pressons. Et ça, avec un peu de bonne volonté, ça se corrige.