Nous voulons tous être heureux. Mais menons-nous notre vie en accord avec ce désir? Valoriser le bonheur, c’est le considérer comme un objectif de vie et diriger son quotidien en conséquence. C’est faire ses choix en se demandant quelle option contribuera le plus au bonheur de vivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Valoriser le bonheur

Par Jacques Lafleur, psychologue


Paru dans Travail et santé, vol 25 no 4, décembre 2009, révisé en février 2017

 

L’intérêt pour le bonheur individuel est relativement récent. Il suffit de remonter à quatre ou cinq générations pour retrouver une majorité d’aïeuls dont le but premier était de vivre sur Terre une vie qui lui donnerait un bonheur plus tard, dans le ciel. Ce n’est que dans le milieu du XXème siècle que le bonheur est devenu une cible de vie personnelle légitime et enviable. Après s’être presque exclusivement intéressée aux multiples facettes de la souffrance intérieure et aux façons de changer pensées et comportements, la psychologie s’intéresse depuis peu au bonheur. Elle tente de cerner ce qu’il est et de découvrir comment les gens heureux se distinguent de ceux qui le sont moins.

Qui sont les gens les plus heureux?

Comme la plupart des états intérieurs, le bonheur se définit mal. Par ailleurs, comme nous avons tous une notion intuitive de ce que c’est que d’être heureux, les chercheurs ont choisi la voie d’interroger leurs sujets d’étude en leur demandant jusqu’à quel point ils se sentaient heureux (sur une échelle de un à dix, par exemple). Ils présumaient ainsi que les réponses des gens qui se disent heureux, que leurs proches disent heureux et qui le paraissent peuvent probablement nous révéler quelques éléments fondamentaux concernant ce qui les différencie d’autres personnes dont le bonheur est moindre ou qui se disent malheureuses. Plutôt que de chercher à définir le bonheur, ils ont donc choisi de tenter de dégager certaines caractéristiques distinguant les gens heureux de ceux qui le sont moins. L’approche s’est révélée fructueuse.


L’analyse des résultats a permis d’établir la primauté des éléments intérieurs sur les conditions plus extérieures à l’individu. Entre 85 et 90% de l’importance des facteurs contributifs à un plus grand bonheur dépendent en effet d’une certaine façon de se voir soi- même et de s’engager dans la vie; les autres 10 à 15 % sont reliés à des caractéristiques comme l’âge, le sexe, la situation financière, le niveau d’instruction, la santé, le statut de travailleur, chômeur ou retraité, celui de célibataire ou de personne vivant en couple ou en famille. Ces attributs ou situations n’ont donc qu’une influence relative sur le bonheur ressenti par un individu, si on la compare à celle d’autres dimensions, plus intérieures.
Cependant, quand plusieurs conditions externes défavorables se combinent, leur influence augmente: on confirme qu’il y a peu de personnes isolées, malades et très pauvres qui se disent plus heureuses que la moyenne des gens. Un contexte de vie extrême, comme une période de guerre ou la vie sous un régime militaire écrasant, va aussi réduire considérablement les probabilités de bonheur.

L’influence des facteurs extérieurs se révèle donc très pondérée par les caractéristiques que les études ont révélées prédominantes. Ainsi, on trouve plus de personnes heureuses chez les gens vivant en couple que chez les célibataires, chez les travailleurs que chez les gens sans emploi; mais ce n’est pas tant le couple ou l’emploi qui font la différence que la façon qu’ont ces gens de vivre ces situations et de s’y engager. Vivant une rupture ou une perte d’emploi, leur façon de voir et de vivre leur vie les ramènerait après quelque temps à un niveau de bonheur supérieur à la moyenne. Bien que le niveau de bonheur des gens plus heureux soit influencé à court terme par les événements qui les touchent, il s’est ainsi révélé très stable dans le temps.

Ce qui distingue les gens plus heureux des autres, c’est qu’ils ressentent que leur vie a du sens (1). Ce sentiment s’appuie essentiellement sur les quatre facteurs que sont une bonne estime de soi, la présence de projets, la réussite dans ces projets et le fait de mener sa vie en se référant à des valeurs. Une personne qui a de la considération pour elle-même et qui se traite bienveillamment, qui est engagée dans divers projets où elle obtient du succès tout en menant sa vie conformément à un ensemble de valeurs — ce qui implique le respect des autres — met donc toutes les chances de son côté en ce qui concerne le bonheur. Il y a fort à parier qu’une bonne estime de soi mène à choisir ses projets en fonction de ses intérêts et compétences, ce qui augmente les chances de réussite. Une personne ayant une bonne estime d’elle-même mettrait aussi rapidement un terme à des relations malsaines.

1. Une bonne estime de soi

L’expression estime de soi fait référence à l’opinion profonde qu’un individu a de sa valeur. Avoir une bonne estime de soi, c’est vivre avec la conviction d’avoir de la valeur, ce qui mène tout naturellement à vouloir faire rayonner cette valeur dans des projets concrets. On ne cherche pas à prouver qu’on a de la valeur, on l’exprime à travers des réalisations, un peu comme un pommier donne des pommes. Comme la confiance en soi (2), l’estime de soi est une attitude, c’est-à-dire une sorte de « façon de voir » qui soutient naturellement les choix de vie.

2. Des projets

Les gens plus heureux que la moyenne sont impliqués au quotidien dans divers projets dont les principales caractéristiques sont d’être en harmonie avec leur personnalité et leurs talents — bref, Mozart fait de la musique! Chaque jour leur apporte ainsi de multiples occasions de s’investir tant à court terme (bricoler, cuisiner, terminer ceci ou cela, prendre soin de sa famille) qu’à plus longue échéance (finir ses études, élever ses enfants).

3. Réussir
Bien que, comme tout le monde, ils rencontrent difficultés et obstacles, les gens heureux ont globalement l’impression de réussir ce qu’ils entreprennent. Ils sont généralement satisfaits d’eux-mêmes et de leur vie. Quand ils « manquent leur coup », cela ne remet pas leur valeur en question. L’insuccès est vu au travers du prisme de leur conviction d’avoir du talent : il représente une erreur corrigible et non la preuve qu’ils auraient raison de douter d’eux- mêmes, attitude fréquente chez les gens dont l’estime de soi est faible.


4. Vivre en fonction de valeurs
La vie des gens plus heureux que la moyenne ne s’arrête pas à eux-mêmes. Les projets dans lesquels ils s’investissent ont un certain rayonnement sur les autres. Leur façon de voir la vie les amène à considérer les valeurs (respect, altruisme, générosité) comme des guides de vie naturels, dont le respect les mènent à un état de satisfaction. Ils ont l’impression d’être utiles.

 

Chercher le bonheur

À la lumière de ces études, l’expression chercher le bonheur devient tout à coup pour le moins suspecte. Elle fait en effet référence à une quête qui mènerait à vouloir trouver certaines choses extérieures particulières qui auraient comme qualité intrinsèque de rendre heureux : l’amour romantique, l’achat d’une maison, la santé, l’intelligence, la beauté corporelle, etc. Cette façon de voir, constamment utilisée en publicité, se présente ainsi : si j’avais ceci (ou si j’étais comme cela) je serais heureux. Et le corollaire est qu’on n’est pas aussi heureux qu’on le pourrait, voire qu’on est malheureux, à cause de ces manques. L’accent est alors mis sur la nécessité de combler ces lacunes. Chercher le bonheur, ce serait tenter de remédier à quelque chose.

Or, il semble que les gens qui trouvent le bonheur ne le cherchent pas. Ce n’est pas ce qu’ils sont ou ce qu’ils ont qui les rendent heureux : c’est leur façon de se relier à eux-mêmes et à ce qui fait partie de leur vie. Ils cherchent tout naturellement à faire leurs choix en harmonie avec eux-mêmes.

L’expression avoir tout pour être heureux fait elle aussi référence à des choses auxquelles les recherches n’ont trouvé qu’une influence relativement faible. Il n’est donc pas surprenant que certaines personnes qui ont tout pour être heureuses ne le soient pas autant qu’on pourrait s’y attendre.

 

Le bonheur au travail

À la lumière de ces recherches, la question du bonheur au travail se pose elle aussi en termes de sens : mon travail m’aide-t-il à maintenir une bonne estime de moi-même? Y ai-je des projets? Si oui, ai-je les moyens de réussir? Les valeurs de mon employeur sont-elles compatibles avec les miennes?

Du côté des organisations, on favorisera le bonheur des employés en poursuivant une mission basée sur des valeurs (utilité et qualité des biens ou services, relations de travail respectueuses, etc.), permettant à des gens de s’approprier des projets significatifs à leurs yeux et de réussir à les mener à bon port, dans un esprit de reconnaissance de leur importance pour l’organisation. On veillera à donner à chacun une tâche utile qui correspond à ses talents et capacités; le mandat sera clair et les objectifs atteignables (on fournit les outils nécessaires et l’échéancier est réaliste) ; finalement on témoignera de la reconnaissance (appréciation de la personne, de ses capacités, de ses réalisations, de son importance dans l’organisation) et on lui laissera une marge d’autonomie. Manifestement, un tel climat de travail sera favorable à des relations interpersonnelles satisfaisantes entre les employés.

Du côté individuel, on se posera la question de la concordance des valeurs de son employeur et des siennes propres, du maintien du sentiment de sa valeur personnelle au travail, de l’utilité de son travail, de l’adéquation entre ses talents et intérêts et la tâche à accomplir ainsi que de sa capacité de s’investir dans les projets et d’y réussir. Des réponses négatives impliqueront des changements, qui vont de la clarification des mandats et de la demande d’outils appropriés jusqu’à un changement d’emploi, quand il devient clair que le travail n’a plus de sens, que la disharmonie entre soi et son travail devient trop grande.

 

Le bonheur ou autre chose?

Même s’il semble couler de source chez les gens heureux, le sentiment de joie de vivre reste la conséquence d’une certaine façon de se considérer soi-même et de s’investir dans la vie. Une bonne estime de soi reste le pilier central : on se reconnaît de la valeur, si bien qu’on se traite bien tant dans son dialogue intérieur que dans ses choix de vie.

Dans le cas où on a conscience d’avoir une faible estime de soi (on se déteste, on a un dialogue intérieur facilement dénigrant à son égard, on a toujours besoin de prouver sa valeur sans jamais que cela ne nous mène à la conviction d’en avoir, on a le sentiment que ça ne vaut pas la peine de prendre soin de soi, on se punit de ses erreurs, etc.), il sera primordial de s’attaquer fermement à ce déficit.
Comme la santé, le bonheur n’est pas aussi naturel qu’on le souhaiterait. Il se révèle plutôt la conséquence d’une certaine façon de voir et de vivre sa vie, qui s’écarte de celle que nous sommes invités à développer : être beau et jeune (ou le rester), avoir de l’argent (avoir plus d’argent), vivre à plein régime, performer, être en amour, avoir le plus de sécurité possible, etc. Ces attributs ne s’opposent pas forcément au bonheur, mais ils ne le donneront pas de façon durable à qui n’est pas déjà heureux. Là où ils peuvent créer obstacle au bonheur, c’est dans la place qu’on peut leur accorder dans notre vie. Si, en effet, on valorise l’un ou l’autre davantage que le bonheur, ce dernier attendra.
Autrement dit, si on souhaite que le bonheur nous vienne de la beauté, de l’argent, de la performance ou d’autre chose, on risque fort de faire fausse route. Valoriser le bonheur, c’est apprendre à se connaître et à s’apprécier, pour s’investir et obtenir un certain succès dans des projets qui nous ressemblent, en s’appuyant sur des valeurs qui nous font accorder de l’importance aux autres, proches et moins proches.
Ce qui n’est pas si loin d’une certaine sagesse plus qu’antique...

Référence bibliographique
1. Finkenauer Catrin et Roy F. Baumeister : L’effet des variables subjectives sur le bonheur. Résultats de la recherche et implications pour la thérapie.
Revue québécoise de psychologie Vol 18 no 2 1997 p 99-118

2 Lafleur, Jacques : On peut se faire confiance même si tout n’est pas parfait, Travail et santé Décembre 2008 Volume 24 No 4 p 10-13