Résolution de problème ou anxiété et ruminations?

 Par: jacques Lafleur, psychologue

Paru dans Travail et santé, vol. 32 no2, juin 2016

On sait d’expérience qu’on est toujours en train de penser. Des mots et des images, reliés à divers thèmes, passent ainsi dans notre conscience de façon continue. On peut toujours prendre conscience de ce à quoi on est en train de penser. Mais choisissons-nous vraiment de penser à ce à quoi on pense?

 

D’un point de vue linguistique, «penser» est un verbe actif. Mais, d’un point de vue pratique, la pensée peut être ou bien produite ou bien subie. Nous la produisons quand c’est nous qui l’orientons, quand elle nous aide à atteindre un but (résoudre un problème, transmettre une information, créer ou imaginer des choses). Mais nous la subissons quand nous n’avons choisi ni les thèmes qu’elle traite ni les façons avec lesquelles elle les aborde. Ce phénomène est fréquent et il constitue une partie de ce que l’on appelle la «pensée automatique».

Je distinguerai ici les choix conscients des automatismes en utilisant «je» ou «nous» quand la pensée sera orientée consciemment et «le cerveau» ou «notre cerveau» lorsqu’il s’agira de fonctionnement automatique.

 

Situation problème et émotion

 

Laissé à lui-même, notre cerveau a de fortes tendances à répéter ce qu’il a appris. De plus, toujours si on le laisse sans surveillance, il a aussi une prédilection pour se concentrer sur les choses qui créent problème, qui sont frustrantes, difficiles, décevantes, menaçantes.

Quand une émotion désagréable est ressentie, le cerveau s’oriente spontanément vers ce qui l’a déclenchée et cherche les moyens de faire disparaître cette émotion au profit d’un état intérieur plus agréable. Et il s’y acharne tant qu’il n’y est pas parvenu de façon satisfaisante…ou tant que quelque chose ne vient pas l’interrompre ou l’orienter sur un autre thème, ce qui fait disparaître l’émotion et résout la tâche qu’il était en train d’accomplir.

Le but de la pensée automatique n’est pas d’abord de résoudre un problème, mais bien de ramener un état intérieur plus stable, de remplacer une émotion dérangeante par une autre qui lui serait préférable. Régler un problème n’est qu’une façon d’y arriver.

Prenons l’exemple de quelqu’un qui a vécu de la frustration au travail. Son cerveau en trouve la cause (encore trop de travail, par exemple), trouve le coupable et se met en mode de diminuer la frustration. Dans notre exemple, la frustration pourrait être liée à une forme de relation dominant-dominé, dans laquelle la personne se retrouve dans le rôle du dominé; en effet, si elle était dominante, elle refuserait de faire le travail de trop. Il n’y aurait pas de frustration.

Alors, pour contrer l’émotion désagréable de se sentir dominé, son cerveau s’efforce de passer en mode dominant. S’il a appris à penser en termes de «c’est la faute des autres», il essaie de se montrer supérieur au «coupable» en chiâlant intérieurement. Dans notre exemple : «Non, mais il ne voit pas que ça n’a pas de bon sens de m’en demander autant», ce qui revient à dire qu’il serait un meilleur patron que son patron.

Ça peut aussi prendre la forme suivante : «Je vais sacrer ça là, c’te job là, ils verront bien tout ce que je faisais», ce qui revient à dire que, parce qu’elle croit qu’elle n’a pas besoin de ses employeurs, la personne peut se permettre de se sentir supérieure à eux.

Si, par contre, son cerveau a appris à penser en termes de «c’est de ma faute», c’est contre elle qu’elle affirmera sa dominance, un peu comme si son cerveau se prenait pour un parent, dénigrant dans ce cas-ci: «T’avais rien qu’à dire non, tant pis pour toi, endure!» Quand on endosse ce rôle de critique sûr de lui, on devient en effet tout à coup dominant.

Le fait de se dénigrer soi-même n’est pas ce qu’on peut faire de mieux pour augmenter son estime de soi, j’en conviens, mais le fait de passer dans la peau du juge nous fait entrer dans le rôle dominant. On peut alors conclure : «l’affaire est close!» et ressentir la satisfaction liée au fait d’avoir raison.

Évidemment, d’un point de vue pratique, rien n’est réglé…

 

Émotions et situations

 

Tout le monde ne réagit pas de la même façon aux mêmes évènements. De plus, d’un jour à l’autre, une même personne peut voir les mêmes situations fort différemment. Les choses ne portent pas donc en elles-mêmes une certaine dose de plaisir ou d’irritant, d’attirance ou de menace. Il est impossible d’établir à l’avance quelle émotion on ressentira, et avec quelle intensité, quand on sera confronté à une situation particulière.

Nous voilà donc devant trois grandes options pour faire face à des choses qu’on trouve difficiles : ou bien on cherche à changer l’émotion qu’elles nous ont fait ressentir, ou bien on cherche à régler la situation qui a engendrée cette émotion, ou bien on agit sur les deux dimensions à la fois, c’est-à-dire par exemple qu’on s’efforce de ne pas dramatiser tout en cherchant comment éviter de se retrouver de nouveau devant le même problème.

Quand l’émotion qui nous envahit est grande, «notre cerveau» est cependant incapable de penser en termes de résolution de problème à moyen ou long terme. Il a essentiellement besoin de résoudre le malaise qu’il ressent (ou le désir qui l’habite) à très court terme. En état de grande colère ou de désir intense, nous avons donc peu de chance de réagir intelligemment. On frappe dans le mur, on dit des choses qu’on va regretter, ou on achète ou on mange alors que, sans ces émotions envahissantes, on parlerait avec plus de discernement, on éviterait de s’endetter plus avant ou on se souviendrait de ce qu’on veut perdre du poids. Les neurosciences expliquent que, dans ces conditions de grande émotion, les parties de notre cerveau capables de penser avec recul pour mettre des solutions en place sont inhibées.

D’un point de vue subjectif, ce fonctionnement cérébral se traduit ainsi : si jamais on prend conscience du dilemme entre ce que l’émotion du moment et ce que nos désirs plus profonds nous dictent, on a de fortes tendances à remettre les comportements sains… à demain, quitte à s’en vouloir une fois de plus dans quelques heures.

 

Pourquoi ruminer?

 

À première vue, il semble absurde de ne chercher qu’à chasser une émotion désagréable, qui va revenir encore et encore, alors qu’on pourrait s’attaquer au problème qui en est l’origine. On peut même dire que le fait de chiâler dans sa tête ou de s’auto-dénigrer jusqu’à satisfaction entretient le problème parce que, du moins dans l’instant, cela fait disparaître le besoin de le régler. On peut ainsi râler contre son employeur (ou son conjoint, ou soi-même) chaque soir pendant des dizaines d’années. Et on croira chaque fois qu’on a raison de le faire…

 

Pourquoi, donc, ne pas s’attaquer au problème?

 

Le plus souvent, c’est parce qu’on a peur, plus ou moins consciemment, de ce qui se passerait si on tentait de le régler. J’insiste sur le plus ou moins consciemment parce qu’il est rare qu’on choisisse de ruminer : ce type de pensée arrive automatiquement. L’objectif de ce texte est d’aider à en prendre conscience, première étape pour passer de la rumination ou de l’anxiété à la résolution de problème.

 

Contenu et relations

 

Tout problème comporte un certain mélange de deux choses différentes : un contenu, c’est-à-dire la situation même qui nous dérange, et des relations, c’est-à-dire des gens impliqués dans la problématique. Dès qu’on passe du mode rumination au mode résolution de problème, on peut prendre conscience de l’importance relative de chacun des deux niveaux. Dans quelle mesure a-t-on peur de perdre des choses?, et jusqu’à quel point  manque-t-on de courage pour affronter les gens impliqués?, voilà des questions qui peuvent nous éclairer.

Par exemple : si je m’attaquais à telle chose au travail ou dans mon couple, ou si je voulais vraiment solutionner mon problème de poids ou d’alcool, que devrais-je vraiment faire? En quoi cela me fait-il peur?

Dans le cas du travail, voici quelques peurs : perdre son emploi, passer pour quelqu’un de faible, ou de non-performant, peur de déplaire, de décevoir, d’être la cible de remontrances, de créer un climat conflictuel. En fait, notre cerveau rumine lorsqu’on n’a pas de solution ou lorsque que les conséquences des solutions auxquelles on pense nous semblent pires, à première vue, que celles qui découlent du problème.

Par exemple, au niveau du contenu, on peut croire que la vraie solution au problème serait de quitter son emploi, ce qui nous semble pire que d’en endurer les mauvais côtés. Ou, au niveau de la relation, on peut penser que la vraie solution au problème serait de dire non à la surcharge, ce dont on a davantage peur que de faire ce à quoi notre «oui» nous oblige. Une autre serait que l’employeur corrige ses «fautes» mais, comme on ne se sent aucun pouvoir à cet effet, cette voie reste fermée. Alors, notre cerveau s’attaque au malaise plutôt qu’à sa source, au symptôme plutôt qu’à sa cause.

 

Le cas particulier de l’anxiété

 

L’anxiété peut être définie comme une forme de peur non fondée, qui porte à surestimer les probabilités qu’un évènement ne se produise ainsi qu’à en dramatiser les conséquences. Cette peur amène à tout faire pour éviter que ce qu’on craint ne se produise et à être extrêmement vigilant devant toute information à l’effet que ce dont on a peur puisse arriver. C’est une source de stress considérable.

Par exemple, la phobie des ascenseurs amène les gens qui en souffrent à soigneusement les éviter. L’anxiété de performance mène à investir démesurément dans ses tâches pour éviter toute critique qui nous causerait un très grand malaise. Il n’est pas question pour les personnes qui en souffrent de négocier les surplus de tâches : ils doivent être à la hauteur!

L’anxiété constitue une grande source de rumination. À première vue, elle semble amener à de la résolution de problème, puisque la pensée se structure de la façon suivante : «pour ne pas que ceci se produise, je dois faire cela». L’erreur réside dans le fait que l’individu cherche anxieusement des solutions à un problème qui ne se produira pas, ou dont les conséquences ne sont pas importantes.

Par exemple, le problème n’est pas de chercher à vivre sa vie sans jamais avoir besoin de prendre un ascenseur : il est d’arriver à se débarrasser de cette peur qui n’a pas de fondement. Le problème n’est pas d’arriver à vivre sa vie sans jamais faire d’erreur, mais de pouvoir accepter sereinement que l’erreur est humaine et qu’elle ne mène pas à un rejet ou à un jugement définitif des autres sur soi, acceptation qui n’empêche en rien de rester attentif à bien faire les choses. 

L’anxiété amène donc une sorte de pensée qui semble être de la résolution de problème, mais qui est en fait une pensée automatique : toute information concernant ce que l’on craint met en branle des scénarios appris et répétés maintes et maintes fois pour éviter un drame qui ne se produira pas ou pour écarter des choses qui sont loin d’être dramatiques.

D’un point de vue pratique, il vaut toujours mieux s’attaquer à son anxiété que de poursuivre dans la voie d’évitement qu’elle nous oblige à emprunter pour rien. Par exemple, il vaut mieux être conscient de ce qu’on peut dire non sans subir de rejet que de toujours dire oui pour éviter d’être rejeté, ce qui, on en conviendra, n’a aucun fondement.

 

Résolution de problème ou rumination?

 

Les pensées automatiques, qu’elles prennent la forme de ruminations ou d’anxiété, ne mènent à rien de fécond et ont même comme conséquence d’entretenir les problèmes auxquels elles semblent s’attaquer. Autre désavantage : elles créent du stress et nuisent au bonheur et à la santé.

Il y a donc des avantages à les détecter.

Chiâler, bouder, ressasser ses frustrations, accuser les autres, s’apitoyer sur son sort, s’autodénigrer, le tout avec des idées qui reviennent en boucle, voilà des signes de rumination. Appréhender, dramatiser, s’inquiéter, essayer compulsivement de tout prévoir, s’en faire à l’avance, voilà qui montre de l’anxiété.

Reconnaître ces pensées, c’est se donner une chance de passer en mode résolution de problème. S’il y a réellement problème, on peut alors chercher à le résoudre. Si la difficulté n’existe pas vraiment, si elle n’est qu’appréhendée, si on dramatise ou qu’on surestime démesurément les probabilités que ce que l’on craint ne se produise, on pourra comprendre que c’est dans nos pensées que se situe le problème; pour le résoudre, on cherchera plutôt à diminuer son anxiété.