La sérénité constitue l’antidote le plus puissant contre le stress. Comme le stress affecte le corps et l’esprit, la saine gestion du stress reste donc un incontournable., En matière de prévention- santé en milieu de travail, voici quelques directions qui pourraient s’avérer utiles pour développer une plus grande sérénité ou pour arriver à être plus «zen», tout en restant quelqu’un de tout à fait responsable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les convictions de Mr. Cool.

Par Jacques Lafleur, psychologue

Paru dans Travail et santé, vol 28 no4 décembre 2012

 

Le stress est une réaction biologique normale à une menace, que cette dernière soit de nature plus physique (peur des chiens) que psychologique (peur de ne pas arriver à livrer la marchandise). Maintenues longtemps à un niveau élevé, les diverses réactions biologiques associées au stress rendent malade, soit physiquement (insomnie, brulures d’estomac, douleurs musculaires, difficultés immunitaires ou cardiovasculaires, etc.) ou psychologiquement (anxiété, dépression, difficultés de mémoire et de concentration, incapacité à gérer ses émotions, troubles compulsifs, etc.). Il s’avère donc important de limiter cette réaction. J’insiste : la réaction de stress n’est ni virtuelle ni imaginaire : elle est d’ordre biologique. Elle est cependant le plus souvent déclenchée ou entretenue par nos perceptions, ce qui revient à dire que notre fonctionnement biologique est affecté par notre vie psychologique.

Sauf exception, l’ampleur de la menace qu’on ressent face à la plupart des situations dans lesquelles on peut se sentir stressé dépend davantage de nos attitudes que de la situation elle- même. Il suffit de constater comment certaines personnes ne sont que peu dérangées par des choses auxquelles nous réagissons fortement pour mieux accepter qu’il y a bel et bien quelque chose qui nous appartient dans l’intensité du stress que nous vivons.

Ainsi, les erreurs créent plus de stress chez les perfectionnistes que chez les gens moins compulsifs, les demandes créent moins de tension chez les gens qui savent dire non que chez ceux qui en sont incapables, les ascenseurs terrifient ceux qui en sont phobiques alors qu’ils laissent la plupart des gens sans aucune tension. Il peut donc s’avérer utile de passer de la formulation «Telle chose est stressante» à une autre qui peut s’exprimer par «Je me stresse avec telle chose». Cela nous permettra de comprendre qu’on peut réduire le stress en changeant notre façon de voir les choses ⎯ du moins certaines choses.


Le monde du travail pouvant présenter de nombreux obstacles à la sérénité, voici quelques directions qui peuvent aider à réagir moins fort —et même beaucoup moins fort —aux principales situations que l’on rencontre quotidiennement au travail. Je les présente sous forme de «convictions», pour souligner ce fait que l’esprit y est pour beaucoup dans l’appréciation de caractère menaçant d’une situation ou d’une autre. Cela nous permettra de réduire notre niveau de stress en changeant certaines de nos attitudes plutôt qu’en croyant que c’est uniquement le contrôle sur l’extérieur qui peut nous garder serein. Démarche d’autant plus utile qu’il est de plus en plus difficile de garder le contrôle sur l’extérieur au travail.

«Avant d’être une ressource humaine, je suis une personne».

Notre cerveau a la mauvaise habitude de restreindre sa conscience à ce qu’il a devant les yeux. Tout ce qui constitue une tâche non terminée (à la maison comme au travail) peut alors apparaitre comme une menace de contrainte, comme quelque chose qui crée une tension dont on ne croit pouvoir se libérer qu’en l’effectuant. C’est le stress de «ce que je n’ai pas fini» ou de «ce qui me reste à faire», qui se manifeste le plus souvent, au plan psychologique, par un sentiment de tension intérieure, de poids, de crainte ou de culpabilité. Ces ressentis se traduisent physiquement par des tensions musculaires (notamment dans la nuque et le cou, le front, la mâchoire et le dos) et par divers malaises physiques.

Il y a beaucoup de gens qui n’arrivent à faire disparaitre leur sentiment d’accablement devant les tâches «qui attendent» qu’en prenant des vacances et en s’éloignant physiquement de la maison ou du travail. Là, ailleurs, ils ont autre chose devant les yeux, ils se retrouvent plus libres, capables de décrocher, même si rien n’a changé puisque les tâches «attendent» toujours. Ils sont psychologiquement ailleurs, ce qui leur fait le plus grand bien. À la maison ou au travail, ils se sentent au contraire prisonniers des tâches qui encombrent leur vie. Ils ne peuvent se sentir libres — et détendus —qu’après que tout ait été accompli.

Il peut être utile de se rappeler souvent ou même de garder en mémoire, comme attitude de fond, comme une conviction de référence, qu’on est avant tout une personne. Une personne qui assume des responsabilités, certes, mais une personne qui peut le faire librement. La liberté ne se situe pas nécessairement après l’accomplissement des tâches; on gagne à ce qu’elle se situe avant, ce qui permet de voir les choses à faire comme des choix parmi d’autres. Cela ouvre la porte à se donner un équilibre de vie plus sain.

Il se peut qu’on soit essentiellement considéré comme une ressource par notre employeur, mais il est malsain de trop restreindre sa vie à ce rôle. Nous avons d’autres besoins et d’autres désirs que celui de répondre «toujours présent» à notre employeur. Nous avons une vie en dehors de notre vie professionnelle. Nous sommes une personne. Nous pouvons faire des choix, si nous osons défier la loi qui veut que les choses à faire nous privent de notre liberté de choix. Sachons qu’il existe des personnes fiables et responsables qui savent négocier les demandes exagérées au travail en protégeant leur vie personnelle de façon honnête et sans culpabilité.

Voici quelques autres convictions qui seront utiles au travail.

Le monde du travail a changé

Une bonne partie des gens qui ont entre cinquante et soixante-dix ans ont vécu une époque (1960- 1980) d’expansion économique et de développement social qui leur a permis de vivre une vie professionnelle relativement facile avec un revenu suffisant pour vivre à l’aise. Cette ère a été suivie au début des années 80 de la culture du «faire plus avec moins» et de l’institutionnalisation du culte de la performance, culture qui glorifie les gens totalement dévoués à leur travail et désavoue quelque peu les gens pour qui le travail ne constitue pas le sens même de la vie. Économiquement, les biens et services se sont aussi mis à couter beaucoup plus cher et ont pris une proportion plus importante du revenu de chacun.

Il est alors devenu plus difficile de garder le cap sur un bon équilibre de vie. On veut une vie matérielle aisée, on veut être reconnu dans son travail, ce qui n’est pas en soi malsain. Par contre, il peut s’avérer dangereux pour la santé de se laisser engloutir par le travail ou des désirs d’ordre matériel. Il importe de prendre conscience des demandes irréalistes qui peuvent venir d’en haut tout comme des peurs qui peuvent nous empêcher d’y mettre des limites.
Si, à une certaine époque, les demandes des clients et des employeurs ne dépassaient que rarement ce qu’on pouvait accomplir dans sa journée ou sa semaine, il convient aujourd’hui de choisir les demandes que l’on peut gérer à l’intérieur de son horaire de travail. Cela s’appelle «établir ses priorités». Le focus gagne à passer de «Comment arriver à gérer toutes ces demandes?» à «Quelles demandes puis-je gérer compte tenu de ce que j’ai à offrir dans le cadre de mon emploi?», — tout en respectant son contrat de travail, évidemment. Gérer ce qu’on a à offrir dans le cadre des demandes qui nous sont faites plutôt que de ne gérer que les demandes sans sentir qu’on a son mot à dire, voilà qui pourrait faire grandement diminuer le stress et permettre de mieux situer le travail dans sa vie.

«Je ne suis responsable que de ce que je peux contrôler»

Le «faire plus avec moins» a mené au culte de la performance, une forme de standard que de nombreux employeurs ont voulu imposer à leurs gens plutôt que d’assumer que leurs demandes étaient démesurées. On comprend facilement que ça ne prend pas un professeur super performant pour assumer avec succès une classe de 55 élèves : ça prend deux professeurs. Mais, pour de nombreux employeurs, le calcul se fait différemment. Il faut arriver à atteindre les objectifs fixés, peu importe le personnel dont on dispose!

La réduction des effectifs a mené à faire porter la responsabilité de livrer la marchandise à des gens qui n’étaient pas assez nombreux ou qui n’avaient pas les outils adéquats ou le temps nécessaire à l’intérieur de leur semaine normale de travail. Être responsable, ce n’est pas s’imposer de faire l’impossible. S’il convient de fournir une prestation de travail engagée, honnête et efficiente, il peut être dangereux d’accepter la responsabilité de mandats sans s’assurer qu’on a les moyens de les mener à terme sans devenir un esclave du travail. Et même un esclave du travail n’arrive pas toujours à livrer la marchandise! Il arrive cependant à peu près toujours à ruiner sa santé.

«Je n’ai pas plus de travail que ce que je peux accomplir dans une journée»

Il est utile d’apprendre à distinguer les tâches qui reviennent à un poste, à un rôle ou à une fonction de celles qui reviennent à la personne qui occupe ce poste, joue ce rôle ou assume cette fonction. Il revient sans doute au service de la paie de s’assurer que chacun reçoive son dû à la date prévue. Par contre, il serait insensé que, réduit à deux personnes, le service de la paie d’une multinationale s’impose de livrer la marchandise. On semble avoir oublié qu’il est de la responsabilité de l’employeur de voir à garder suffisamment de gens à son emploi pour assumer les objectifs qu’il se donne. Si l’employeur gère la décroissance de ses effectifs, qu’il gère aussi la décroissance de ses objectifs. L’un ne va pas sans l’autre.


La question des tâches connexes peut venir compliquer les choses. Dans le cadre du sens de cet article, nous nous en tiendrons à considérer qu’elles ne sauraient obliger personne à dépasser les heures de travail prévues à son contrat. Si on effectue des tâches connexes, on accomplit moins de tâches régulières, voilà tout. La question de déterminer si une tâche connexe particulière peut être imposée par un employeur se pose aussi, bien sûr.


Il revient certes à chacun de travailler consciencieusement et d’accomplir ce qu’il peut raisonnablement faire dans une journée, mais il revient à l’employeur de se doter du personnel et des outils nécessaires à la réalisation de ses objectifs. En ce sens, il devient utile pour la santé de quitter le travail en ayant le sentiment d’avoir fait tout son travail (dans la mesure où, bien sûr, on a vraiment travaillé), même si certaines tâches appartenant à son poste ou à sa fonction n’ont pas été accomplies. Plutôt que de prendre tout le stress lié à ce qui n’a pas pu être accompli, laissons- en une partie à ceux qui ont la responsabilité de planifier le travail. Cela pourrait amener des changements bénéfiques.

Cela dit, il n’est pas toujours malsain de «donner un coup» dans des situations particulières. C’est même une bonne chose que d’être impliqué dans son travail et de se sentir solidaire de son équipe de travail et de l’organisation qui nous emploie. Par ailleurs, le stress lié à la réalité d’être continuellement en situation de rattrapage (tout en se sentant souvent fautif de l’être) sabote notre vie et notre santé. Il convient alors de mieux partager les responsabilités et de se libérer des tensions qui viennent de notre tendance à nous mettre sur ses épaules ce qui appartient à d’autres. La conviction selon laquelle on ne saurait avoir plus de travail que ce qu’on peut accomplir dans une journée pourrait nous être utile en ce sens.

«Il y a plus de personnes pressées que de choses urgentes, plus de personnes stressées que de choses graves»

Le relatif affolement qui a gagné beaucoup de milieux de travail porte à croire qu’on est constamment confronté à des situations graves et urgentes. Il suffit souvent d’entrer au travail pour sentir cette tension, presque palpable, comme si on vivait constamment en attente d’une catastrophe imminente. Quand «la tension est à couper au couteau», il est bon de se remettre à respirer. On verra mieux ce qu’il est le plus profitable de faire. Il est plus rentable pour tout le monde de mettre son énergie à bien gérer les priorités que de la dilapider dans le stress de la course folle.
Il peut aussi arriver qu’on travaille avec des collègues ou des gestionnaires émotifs, stressés, pour qui tout apparait comme grave, urgent, et qui donnent l’impression qu’un drame va se produire si on ne répond pas immédiatement à leurs demandes. Si on n’y prend garde, ces gens nous infligent un sentiment d’urgence qui nous garde sous tension sans relâche.
En pratique, il reste vital de démêler ce qui est grave de ce qui est sérieux (et parfois anodin), de distinguer ce qui est réellement urgent de ce qui est apparait comme urgent à d’autres.


Travailler, ce n’est pas voguer continuellement d’une crise à l’autre. Il y a certes des moments qui nécessitent plus d’attention immédiate; mais sachons qu’il y a beaucoup de gens pressés ou stressés qui peuvent nous passer un stress non pertinent et, de là, inutile. Il vaudra alors mieux apprendre à réagir calmement à ces personnes que de se stresser à satisfaire à leurs demandes.

En conclusion

Une fois sur les lieux de notre travail, on peut être suffisamment envahi de tout ce qu’il y a à faire pour oublier qu’on a une vie hors travail. Les urgences apparentes, les situations faussement jugées comme dramatiques, les conflits existants et ceux qu’on évite en cédant aux pressions ou aux demandes exagérées, les surplus de tâches, le sentiment de culpabilité qui nous empêche de faire ce qu’il faudrait faire pour se faire respecter, voilà autant de possibilités de déclencher et de maintenir en nous une réaction de stress. Et le stress est dangereux, autant que le tabac ou que la graisse abdominale.

Le sentiment de devoir performer y est aussi pour quelque chose. Il ne s’agit évidemment pas de se tourner les pouces, mais il est bon de savoir que rien, dans la nature, ne donne un rendement de 100%. Vouloir donner 120%, c’est dangereux, même si on croit pouvoir en tirer des avantages. On passe beaucoup de temps au travail et il importe en ce sens d’y trouver de la satisfaction. Le fait de donner un bon rendement fait partie des facteurs qui entretiennent cette satisfaction.
Il s’agit simplement d’être attentif à définir et à maintenir sa prestation de travail dans un cadre de contribution aux objectifs de son employeur. On respectera ce que ce dernier est en droit de s’attendre de nous, certes, mais on tiendra aussi compte de ce que le travail ne saurait créer une pression telle qu’on en tombe malade.
La juste mesure reste de rigueur; mais il semble qu’il soit devenu risqué de la laisser établir par notre seul employeur. Impliquons-nous dans la définition de cette juste mesure. Pour y arriver, il nous sera utile de changer les attitudes qui nous font dire «oui» là où un «non» serait approprié. Savoir qu’on reste une personne, que le monde du travail a changé, qu’on ne saurait avoir plus de travail que ce qu’on peut accomplir dans une journée, que beaucoup de stress nous vient de gens qui dramatisent ou qui sont pressés, voilà qui pourrait ramener un peu de sérénité dans notre vie professionnelle. Et qui dit plus de sérénité dit moins de stress.