Le développement d’une bonne estime de soi constitue un ingrédient incontournable du bonheur et de la santé. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’estime de soi n’est cependant pas la conséquence logique de grandes réalisations; en ce sens, il est contreproductif d’essayer de la développer en s’efforçant de la mériter en réalisant une performance hors du commun. Il vaut mieux apprendre à voir autrement ce qu’on réalise déjà jour après jour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’estime de soi
Par : Jacques Lafleur, psychologue
Paru dans Travail et santé, vol 30 no 4, décembre 2014

 

Le mot estime fait référence à une opinion favorable et toute opinion s’appuie sur un jugement. Estimer quelqu’un, c’est lui reconnaître de la valeur, c’est apprécier ses talents ou ses qualités. L’estime n’est pas à proprement parler un sentiment aimant, quoique estime de soi et amour de soi s’avèrent réciproquement favorables. L’estime porte simplement à considérer quelqu’un avec un jugement positif, ce qui mène à être bien disposé à son égard.

L’estime de soi va dans le même sens et une bonne estime de soi aide manifestement à maintenir un sentiment aimant envers soi-même. Avoir une bonne estime de soi, c’est entretenir une opinion favorable à l’égard de soi, se reconnaître une valeur, des qualités, des compétences, voir en soi un être qui possède un potentiel qu’il vaut la peine de développer et dont il est normal de prendre soin.

On ne demande pas la perfection

 

On ne demande pas aux gens que l’on estime d’être parfaits. Leurs qualités, talents ou réalisations nous ont mené à développer un préjugé favorable à leur égard. Ce préjugé pourrait changer, mais il faudrait plus que de petits accrocs pour que cela se produise. Le maintien de l’estime envers quelqu’un dépend certes d’une continuité dans les gestes qui maintiennent notre confiance; mais, sans nous faire tomber dans la complaisance, notre préjugé favorable nous porte à être plutôt indulgents face à ses manques ou à ses imperfections. En ce sens, l’estime que l’on porte à quelqu’un a de fortes tendances à s’entretenir d’elle-même. Cela dit, de grandes déceptions pourraient nous faire perdre l’estime que l’on porte à une personne et faire en sorte qu’elle aurait «une grande côte à remonter».

L’estime porte donc à laisser la chance au coureur, jusqu’à un certain point où la déception pourrait faire basculer le jugement. Autrement, on ne tient pas rigueur de leurs imperfections aux gens que l’on estime et les inévitables erreurs qu’ils commettent ne viennent pas diminuer outre mesure l’estime qu’on leur porte.

La mésestime

À l’opposé de l’estime, on trouve la mésestime qui, elle, porte à ne pas reconnaître quelqu’un à sa juste valeur. Elle constitue aussi un préjugé, lequel dirige le regard essentiellement sur les défauts ou les manques de quelqu’un. Ce processus sélectif mène à sous-évaluer et parfois même à occulter ses qualités, talents ou réalisations. Comme dans toute forme de préjugé, la perception devient faussée et le jugement défavorable s’entretient de lui-même du fait qu’on ne voit que les mauvais côtés de la personne. Ses bons côtés ne nous intéressent tout simplement pas, l’affaire est classée. La mésestime peut tout autant s’appliquer à soi qu’aux autres.

Estime et mésestime de soi comme attitudes

À première vue, l’estime semble se mériter. On peut en effet toujours expliquer pourquoi on estime quelqu’un. Par ailleurs, ce lien qui veut que ce soit le mérite qui crée l’estime ne vaut que dans un contexte où il n’existe pas encore de relation entre la personne qui aura de l’estime et celle qui sera l’objet de ce sentiment. Si on apprécie déjà une personne particulière, elle a en effet peu à faire pour que notre sentiment se maintienne; et si, par contre, on entretient déjà un regard défavorable sur quelqu’un, il lui faudra faire des prodiges pour qu’on puisse lui reconnaître un minimum de valeur.

Ce phénomène a toute son importance dans le développement de l’estime de soi. La grande majorité des gens qui ont une faible estime d’eux-mêmes ne voient en effet pas d’autre moyen de la rehausser qu’en arrivant à un niveau de performance exceptionnelle, faute de quoi ils concluront comme ils en ont l’habitude qu’ils ne valent pas grand chose. Ils s’efforcent de «mériter» une bonne estime de soi.

Alors, de deux choses l’une : ou bien, et c’est forcément exceptionnel, ils arrivent circonstantiellement à produire un résultat inespéré. Ils en sont alors heureux, mais ils viennent en même temps d’établir un nouveau standard à partir duquel ils jugeront à l’avenir s’ils méritent encore une bonne estime d’eux-mêmes. Et, forcément, la mésestime reviendra. Ou bien, comme c’est le cas le plus souvent, leur performance ne leur semblera ni parfaite ni exceptionnelle, et leur jugement défavorable trouvera une fois de plus de quoi se nourrir. Comme ils en ont l’habitude, inconsciemment, ils ne verront que la partie imparfaite de leur réalisation et concluront comme ils en ont l’habitude qu’ils ne valent pas grand chose.

L’estime de soi n’est pas le résultat d’une performance. C’est une prédisposition à voir de façon favorable les accomplissements de quelqu’un et à apprécier la valeur qui se trouve derrière.

Le développement de l’estime de soi

À la naissance, nous sommes vierges en ce qui concerne l’estime ou la mésestime de soi. C’est le regard que jettent nos parents et éducateurs sur nous qui nous mène à développer l’une ou l’autre. Le développement d’une bonne estime de soi nécessite donc d’abord un regard. C’est pourquoi les enfants laissés à eux-mêmes concluent le plus souvent qu’ils n’ont pas de valeur, qu’ils ne valent pas la peine. Ils n’ont pas l’âge de comprendre que leurs parents sont inadéquats dans leur rôle; l’équation qu’ils établissent est plutôt que si même leurs parents ne s’intéressent pas à eux, c’est forcément qu’ils n’ont pas de valeur. Et toute turbulence pour forcer le regard des parents mène à une réaction dévalorisante de leur part, bloquant carrément le développement du sentiment d’avoir de la valeur. Voilà pour l’absence de regard.

Un regard défavorable s’expliquera par des mots justifiant le peu de valeur de l’enfant aux yeux du parent. Rares en effet sont les parents qui disent à leur enfant : «Excuse-moi, je suis incapable de t’apprécier. Ce n’est pas ta faute, tu as des qualités, des talents, tu as ce qu’il faut pour devenir quelqu’un de bien, mais je suis trop blessé, trop magané, trop occupé ailleurs pour être capable de le voir». Ils communiqueront plutôt à l’enfant que leur déception s’explique par ses lacunes, par son incapacité à être à la hauteur d’attentes normales, ce qui fait de lui un être de peu de valeur. L’enfant pourra vouloir briser ce jugement en se comportant exceptionnellement bien, mais ce sera peine perdue puisque l’œil qui le juge est déjà infecté. Mais peut-être gardera-t-il espoir que cela change un jour, s’il est encore plus exceptionnel? C’est ainsi qu’il apprendra à mettre la barre haute, piège dans lequel il tombera encore et encore.

Un regard favorable de la part des parents traduira au contraire le plus souvent une appréciation fondamentale de la valeur de l’enfant, malgré ses gaffes, ses maladresses, certains défauts ou certaines lacunes. L’enfant comprendra qu’il est un bon enfant malgré ses imperfections et qu’il va devenir quelqu’un de bien sans pour cela devoir se défoncer. Ses accomplissements seront la conséquence de la valeur qu’il se reconnaît et son sentiment de valeur personnelle ne sera pas menacé par ses erreurs ou ses inévitables lacunes dans l’un ou l’autre ses multiples secteurs de la vie. On ne peut pas exceller dans tout! Par ailleurs, il pourra utiliser certaines erreurs comme des indications à l’effet qu’une amélioration serait bienvenue.

Une bonne estime de soi devient ainsi le moteur de la conduite de quelqu’un de bien. Elle en est aussi la conséquence, mais c’est parce que cette personne a appris à voir sa valeur et n’a pas appris à se dénigrer à la moindre erreur.

Importance de l’estime de soi

Normalement, on prend soin des choses qui ont de la valeur à nos yeux. C’est ainsi que, si on s’accorde de la valeur, on prendra naturellement soin de soi. Cela nous permet de faire des choix de vie conformes à la personne que l’on est plutôt que de constamment s’efforcer de devenir cette personne «meilleure» que l’on croit qu’on devrait être. Cela ne signifie pas qu’on se «contente» d’être comme on est, mais bien qu’on en profite et qu’on en fait profiter autrui.
Notamment :
- on choisit un emploi en accord avec ses forces et talents, dans un milieu qui nous respecte;
- on choisit un-e partenaire de vie qui nous apprécie et nous respecte, on n’accepte pas de vivre des situations chroniquement malsaines ou décevantes;
- on prend soin de son corps, de sa santé, on ne les laisse pas se détériorer;
- on développe des relations respectueuses, on est capable régler les conflits d’une façon qui tient compte de nos besoins et des besoins de l’autre;
- on ne reste pas dans des situations humiliantes ou abusives;
- on maintient un dialogue intérieur plutôt positif à son propre égard, non dépourvu d’autocritique mais dans lequel l’autodénigrement n’a pas sa place.

Cela ne nous met évidemment pas à l’abri des difficultés inhérentes à la vie, et il peut encore nous arriver des malheurs. Mais la vie quotidienne s’en trouve enrichie et on trouve plus facilement des réponses satisfaisantes aux situations exigeantes.

Développer et maintenir une bonne estime de soi permet de vivre plus sainement et de façon plus heureuse. En ce sens, il importe de prendre conscience du type de relation que l’on entretient avec soi-même. Si cette relation est teintée de mésestime (culpabilité excessive, autodénigrement continu, autocritique chroniquement négative, jugement défavorable avant même qu’on ait entrepris quoi que ce soit, etc.), il est crucial de commencer à prendre conscience de ce que cette souffrance ne sera jamais corrigée par une performance exceptionnelle; elle le sera plutôt par la prise de conscience du fait qu’on est une bonne personne, dont les relations et les réalisations sont bonnes et appréciables. Le problème est davantage une erreur de perception qu’un manque de valeur.

Il restera toujours utile d’améliorer des choses en soi, mais ce sera pour enrichir quelque chose qui a déjà de la valeur plutôt que pour donner de la valeur à ce qui n’en aurait pas.