Même si l’utilisation concrète de la notion de poids allostatique n’est pas pour demain chez notre médecin, elle permet dores et déjà de mieux comprendre pourquoi on peut se sentir mal et aller mal... même si nos analyses médicales vont bien! Et elle peut nous inviter à prendre les choses en main.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir par exemple le mille-pattes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir par exemple Stress: mode d'emploi pour un aperçu des prises dont on peut disposer sur le stress

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le poids allostatique
Par Jacques Lafleur, psychologue
Paru dans Travail et santé, vol 27 no 2, juin 2011, révisé en février 2017

 

Le scénario est extrêmement fréquent : le patient est fatigué, il a mal partout, il dort mal, il est irritable, il a du mal à se concentrer, il respire superficiellement, il est souvent étourdi, il digère mal, il a des serrements au cœur et des palpitations, mais ses analyses médicales reviennent «négatives». Verdict: «Vous n’avez rien», ou encore : «Vous n’avez rien, ce n’est que le stress».

En médecine, les résultats des analyses sont considérés normaux quand ils se situent dans un certain intervalle considéré comme sain, ou plutôt comme non-maladif. Par exemple, la glycémie normale se situe entre 4 et 6 de mmol/L, la tension artérielle normale se situe sous les 130/90 mmHg. Si vos chiffres sont dans la norme, on ne s’inquiètera pas.
Or, sans être fausse, cette notion de norme n’est pas tout à fait sans faille. D’abord parce qu’il existe un certain pourcentage de «faux positifs», c’est-à-dire de tests qui montrent une maladie alors qu’il n’y en a pas, tout comme on trouve une certaine proportion de «faux négatifs», où l’analyse démontre qu’il n’y a pas de maladie là où, de fait, il y en a une. Les machines et les interprétations humaines ne sont donc pas infaillibles.
Ensuite, il existe des situations où la prise de mesure elle-même influence les résultats. La mesure de la tension artérielle, par exemple, peut être une situation suffisamment stressante pour certaines personnes pour que leur pression s’élève simplement du fait qu’on va la prendre.
Il y a aussi le fait que certaines mesures n’ont de signification que si elles sont mises en relation avec d’autres. Par exemple, les mesures de cholestérol ont évolué jusqu’à ce que la norme soit actuellement définie par la relation entre le «bon» et le «mauvais» cholestérol (ou la relation cholestérol total/hdl). Ce n’était pas le cas il y a 25 ans, où seul le cholestérol total était mesuré. De même, il semble que les mesures de DHEA (déshydroépiandrostérone) puissent nous renseigner sur la signification du taux de cortisol, ce qui vient pondérer de façon importante l’interprétation qu’on peut faire du taux de cortisol lui-même. Si le taux de chacune des deux hormones est élevé, on est au moment où le stress pourrait devenir dangereux; si le cortisol continue de monter alors que la DHEA baisse, on est en période de stress chronique. Si le taux des deux hormones est bas, on est épuisé — ou on se rapproche dangereusement de l’invalidité (1).
Et il y a aussi la notion de poids allostatique qui vient nuancer l’interprétation première qu’on peut faire des analyses des principaux facteurs de risque des maladies cardiovasculaires. Dans ce cas, ces mêmes facteurs deviennent aussi des indicateurs annonçant le risque d’autres maladies, dont les maladies dites mentales associées au stress qui perdure.

Le poids allostatique

Si le terme homéostasie désigne les processus qui permettent aux divers systèmes de notre organisme de rester en équilibre, celui d’allostasie réfère aux mécanismes qui assurent une stabilité viable au niveau physiologique en cas de stress durable. La réponse biologique de stress porte l’organisme du mammifère que nous sommes à plus de vigilance, à une meilleure capacité à lutter ou à fuir, ce qui suppose une pression à court terme sur certains systèmes. Certains de ces derniers fonctionnent alors temporairement en dehors des normes considérées comme saines ou s’approchent de la limite supérieure de ces normes.

Quand cette réaction perdure, la régulation de la tension artérielle, de la glycémie, du cholestérol, ainsi que bien d’autres fonctions se trouvent affectées. Le poids ou la charge (en anglais: load) allostatique désigne les conséquences de ce phénomène d’adaptation biologique au stress qui perdure. C’est en quelque sorte le poids des conséquences biologiques qu’on doit supporter quand on réussit mal à solutionner une situation de stress qui, du fait de cette absence de résolution, se prolonge dans le temps.

Or, cette notion de poids allostatique vient elle aussi mettre des bémols sur les conclusions qu’on peut tirer des analyses médicales courantes : elle stipule que le fait qu’un résultat d’analyse soit dans les normes ne signifie pas que tout danger est écarté. Tout dépend des résultats que pourraient montrer certaines autres mesures qui, de ce fait, doivent être faites. Même si la tension artérielle, le cholestérol, la glycémie, les triglycérides et le gras abdominal sont normaux, il y a danger si les résultats de plusieurs de ces tests se situent dans les limites supérieures de la normalité. Et le danger est encore plus grand si, de mois en mois, il y a augmentation vers la limite supérieure de normalité. L’ensemble de ces mesures peut donc révéler un mal que chacune, prise séparément, ne saurait indiquer.

Autres prémisses, autres conclusions

Quand de nombreux indicateurs s’approchent la limite supérieure des normes, le «Vous n’avez rien, c’est le stress» devient «Vous n’avez encore rien qu’on peut nommer maladie, mais votre organisme est sérieusement en train de se dérégler et l’invalidité s’en vient». Voilà qui change considérablement la donne en ce qui concerne la nécessité d’une action préventive à entreprendre! Notons que cette invalidité pourrait tout autant se révéler sous la forme d’un infarctus que sous celle d’une dépression.

Les maladies liées au stress se situent clairement dans cette catégorie de maladies à multiples symptômes qui, analysés séparément, ne montrent que rarement l’imminence d’une invalidité. D’où l’importance de «faire le tour» des symptômes et de considérer l’ensemble de la pression que supporte le corps plutôt qu’uniquement l’un ou l’autre des symptômes dont l’intensité s’avèrerait indicateur de pathologie. D’autant que la notion de poids allostatique amènera une intervention préventive ou curative autre que celle qui vise uniquement à replacer un symptôme dans les normes : elle visera à diminuer le stress à la base de l’ensemble des symptômes dont l’ampleur montre qu’un large dérèglement est en place et risque de provoquer une invalidité importante.

L’action qui cible un symptôme précis n’est évidemment pas à proscrire; cependant, la relative réussite à faire reculer un symptôme ou un autre n’agit que rarement sur l’ensemble du dérèglement qui l’a engendré et peut même occulter cet ensemble. Par exemple, la prise de statines pourra faire reculer le cholestérol, mais elle n’agira pas sur la fatigue, l’insomnie, les maux de tête, la perte de la joie de vivre et les nombreux autres symptômes qui sont présents lorsque le stress n’en finit plus de durer. La prescription d’un antidépresseur a aussi souvent cet effet de soulager quelque peu les symptômes anxieux ou dépressifs; mais elle ne désamorce que rarement la bombe à retardement qui peut expliquer ces symptômes lorsque c’est le cas  c’est-à-dire quand ils sont la conséquence d’une situation durable de stress, une situation qui ne permet ni véritable repos ni sérénité.

Un poids allostatique psychologique?

On peut avantageusement transposer cette notion de poids allostatique dans le domaine des symptômes psychologiques. Une situation de tension qui s’allonge indument amène sans aucun doute une sorte de déséquilibre psychologique formé de symptômes (voir plus loin) qui, considérés séparément, ne sont pas forcément hors norme et ne constituent à peu près jamais des indices valables pour consulter en psychiatrie ou en neurologie. Mais la période qui précède et conduit à l’épuisement et à l’invalidité subséquente est ponctuée d’apparition et d’augmentation de signes en rupture avec le fonctionnement habituel de la personne touchée.

Plutôt que d’être des défauts ou des éléments du caractère habituel de la personne, ces symptômes dérivent d’une surcharge liée au besoin qu’elle ressent de trouver une issue à la situation avec laquelle elle compose mal; ils disparaitront lorsque le problème sera réglé et que la vie sera redevenue normale. Ou, si la situation perdure au-delà des capacités du corps à supporter le poids allostatique plus physique lié au stress chronique, ils devront attendre le repos lié à l’inévitable invalidité pour se résorber. Ce n’est qu’à ce moment de lâcher prise obligatoire que les mécanismes de l’homéostasie reprendront du service pour redonner au corps son équilibre.

Notons au passage que la distinction physique/psychologique reste ici une façon de parler. Il est en effet de plus en plus démontré que les hormones associées au stress chronique affectent directement le fonctionnement du cerveau, augmentant notamment le travail du cerveau émotionnel, lequel travail inhibe au moins un peu et parfois beaucoup celui des aires cognitives. D’un point de vue pratique, on aura déjà facilement constaté que ce n’est pas quand on nage dans des émotions intenses qu’on prend les décisions les plus intelligentes!

Au niveau des organisations, on sait aussi que les périodes où tout doit aller vite et où l’émotion est intense sont souvent celles où des décisions regrettables sont prises. Lorsque le corps baigne dans les hormones de stress, les capacités de l’organe appelé cerveau sont affectées. La santé mentale n’est pas affaire que de psychologie, d’intelligence ou de volonté.

 

 

Éléments à considérer

Au nombre des fonctions touchées, on trouve la régulation émotionnelle, la motivation, la perception et l’interprétation des évènements, les capacités intellectuelles, l’augmentation de certains comportements de compensation, la vie relationnelle ainsi que l’humeur.
Grosso modo, la vie émotionnelle devient plus intense et moins contrôlable : irritabilité, colères, changement d’humeur, tristesse, frustration. On est constamment préoccupé, voire obsédé par ce qui nous stresse, on fait davantage de drames avec des riens, on développe une attitude plutôt négative envers de plus en plus de choses. On perd l’enthousiasme et la motivation, on fait les choses par obligation, sans plaisir, sans véritable intérêt. On n’est jamais plus vraiment serein. On compense en mangeant davantage de sucre-gras-sel, en fumant davantage ou en prenant davantage d’alcool ou de café, on est davantage à la course, on fuit le plus possible tout ce qu’on peut fuir. On a du mal à se concentrer, on est distrait, on oublie plein de choses, on trouve tout trop compliqué, on a des idées fixes. On perd le gout de voir les gens, on est plus intolérant, on fuit les relations intimes, la libido diminue. On a le sentiment d’être au bout du rouleau, on ne sait plus à quelles valeurs se raccrocher, on a un sentiment de vide, on sent que quelque chose en soi est brisé, on se sent déconnecté de la vie. Encore une fois, chacun de ces symptômes n’est que rarement en lui-même une indication de maladie ou de dérèglement.

Dans le corps, le stress chronique touchera à tout, du cholestérol à l’insomnie en passant par le système digestif, les tensions musculaires, le système immunitaire et les boules dans la gorge ou l’estomac. Si les symptômes particuliers peuvent varier d’une personne à l’autre, le fait qu’il y en ait beaucoup reste une constante. Une fatigue qui ne disparait jamais demeure aussi un symptôme relativement universel.

Si l’un ou l’autre de ces symptômes peut s’avérer source de souffrance vive, c’est la signification de l’ensemble qui nous amènera aux seules solutions vraiment pertinentes : celles qui permettront de solutionner les difficultés à la base du stress, lequel produit la réaction biologique qui se traduit et se révèle par tous ces symptômes.

Alors qu’est-ce qu’on fait?

L’apparition d’un symptôme particulier — migraine, hypertension artérielle, attaque de panique, fatigue intense, insomnie, etc. — ne porte pas de signification en elle-même. Toute difficulté organique ou mentale peut être la conséquence d’un problème qui n’est en rien en relation avec une éventuelle situation de stress qui perdurerait. Il vaut bien sûr la peine de traiter ses malaises ou maladies pour retrouver énergie et santé. Autrement dit, une équation comme migraine = stress ne s’applique certainement pas à tous les cas.

Par ailleurs, si les crises de migraine se multiplient alors qu’on souffre aussi de fatigue, de maux de dos, qu’on digère mal, qu’on fait des drames avec des riens, qu’on vit dans la frustration, qu’on se sent tendu, qu’on perd la joie de vivre et la motivation, il sera utile de vérifier dans quelle mesure on fait aussi face à certains problèmes importants et sans solution depuis de longues semaines, voire de longs mois, ou encore à des situations nouvelles ou appréhendées qui demandent beaucoup d’adaptation. Dans l’affirmative, les probabilités que les symptômes soient liés à la persistance de ces difficultés ou à l’exigence de la nouveauté sont très élevées. Et, si c’est le cas, l’ensemble de la symptomatologie continuera de mal évoluer tant qu’on n’aura pas retrouvé une certaine sérénité, gage du fait que le stress est revenu à un niveau non dommageable.

Pour ce faire, il s’agira de prendre la responsabilité de faire les choix qui s’imposent. Cela ne va pas de soi. On préfèrerait sans doute que les choses s’arrangent sans que l’on ait ni à agir ni à lâcher prise. Mais c’est là faire un vœu pieux, du moins le plus souvent. Car c’est justement la longue absence de solution qui est en cause. Et il n’y a pas de résolution sans une solution efficace ou un changement d’attitude comportant un lâcher prise au moins partiel.

User de discernement

Bien qu’il y ait peu à perdre à s’occuper activement de redresser les situations porteuses de stress, on aurait tort de croire que cela va nécessairement nous guérir de nos maux d’estomac. Les investigations médicales restent un choix de premier ordre quand le corps souffre et on sait que plus une maladie est dépistée tôt, moins elle risque de gagner du terrain. Réagissons en temps opportun, ne laissons pas les symptômes s’aggraver.

Mais si on nous dit qu’on n’a rien alors qu’on se sent craquer de partout, il y a de grands risques qu’on finisse par tomber malade de quelque chose qui n’est pas encore dépistable pour qui ne considère pas la notion de poids allostatique. Quand on voit les signes s’accumuler chez soi, chez un proche ou un collègue, il importe de regarder du côté du stress. Il est rare qu’on ne trouvera pas un déséquilibre de vie important. Efforçons-nous de retrouver un meilleur équilibre. Notre corps saura nous en rendre compte.

(1) Informations données par Dr. Wendy Warner de Medecine in balance, dans le cadre d’un Webinar offert par HeartMath LLC. le 22 janvier 2011.)