C'est l'incapacité à décrocher du travail qui rend chronique le stress qu'on y vit. Voici quelques petits et grands moyens d'arriver à laisser le stress du travail au travail.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Êtes-vous capable de décrocher ?

Par Jacques Lafleur, psychologue

Paru dans Travail et Santé, vol 27 no 1 mars 2011, révisé en février 2017

 

En matière de santé mentale, les effets négatifs du travail se font surtout sentir via le mécanisme de libération des hormones dites «de stress» et de leur maintien à des niveaux élevés. Leur mécanisme d’action atteint les structures cérébrales responsables de la vigilance et de l’attention, jusqu’à un moment où l’attention devient obsession : impossible alors de décrocher! Ce n’est plus vraiment alors une question de volonté, mais une question biologique.

Il est important d’apprendre à décrocher avant que l’obsession ne se mette en place, car l’obsession du travail est un indice qui montre que le moment où tout va chavirer n’est plus très loin.

Si notre organisme peut relativement bien composer avec le stress aigu momentané, il nous est cependant plus difficile de voir la sortie quand le stress chronique s’est installé. Il est normal qu’un chevreuil soit plus vigilant et davantage sur ses gardes quand il sent le loup rôder que lorsque tout est normal. Mais, si le loup reste trop longtemps dans les parages, la réaction de stress du chevreuil se chronicisera et une panoplie de symptômes apparaitront (Voir Le poids allostatique). Peut-on lui donner un «break», s’il-vous-plaît?

Dans le monde du travail, le loup prend plusieurs visages : surcharge de travail, pressions indues à livrer la marchandise, changements technologiques trop fréquents ou trop exigeants, manque d’outils adéquats, pressions de performance, manque de considération ou d’écoute, gestionnaire tyrannique, manque d’autonomie, conflits dans l’équipe, statut précaire, etc. (Pour une liste, voir Les occasions de stress a travail) Bref, on peut facilement se sentir coincé ou sérieusement menacé, parfois physiquement, parfois psychologiquement, tant dans son désir légitime de vouloir bien faire que dans son désir d’être à la hauteur.

Ce sentiment de menace («il faut que j’y arrive!», ou «il faut que ça cesse!») se traduit dans le corps exactement comme le ferait un danger physique qui perdure. Le corps est tendu, la respiration plus courte, l’esprit peu disponible à autre chose que la menace. Or, c’est ici que la difficulté vaut la peine d’être prise au sérieux. La transformation d’un sentiment de malaise ou de menace en augmentation du niveau de stress biologique chronicise les effets d’une réaction qui pourrait autrement être circonscrite dans le temps. On constate en effet que la durée de l’impact dépasse largement le temps passé au travail. Comme un chevreuil traqué par le loup, l’individu stressé au travail finit par vivre constamment dans la menace, vingt-quatre heures par jour. Et, sans période de repos ou de sérénité, le corps et l’esprit s’affaiblissent et s’épuisent. Cela mène à la maladie, après bien des mois de souffrance et de perte de joie de vivre.

Une pause, s’il-vous-plaît

Il y a bien sûr des gens que les échéances serrées ou les patrons chroniquement mécontents ne dérangent pas trop. Ceux-là s’en tirent assez bien. Mais, pour le commun des mortels, les difficultés ou écueils rencontrés au travail créent un état de stress plus ou moins élevé, plus ou moins constant. La plupart des gens préfèrent encore largement quitter le travail le soir avec le sentiment qu’ils ont eu une bonne journée, que les choses ont avancé et que demain sera un autre jour semblable : un jour où ils auront un certain sentiment de contrôle sur les choses qui les concernent. Les choses vont continuer de bien aller ou, en cas de pépin, ils pourront compter sur le soutien de leur organisation (partenaires, gestionnaires ou clients).

Cette situation de travail où le sentiment de contrôle et de soutien est grand amène tout naturellement la plupart des gens à décrocher du travail lorsqu’il est temps de rentrer à la maison.

L’esprit ne rumine pas sans arrêt ce qui est sous contrôle. Ce n’est que lorsqu’on a l’impression que quelque chose doit absolument changer que notre esprit reste accroché à la chose en question.

Il ressort de là que le fait de ne pas se sentir menacé au travail permet de passer à autre chose l’heure venue. Mais, si on fait partie des gens qui restent obsédés par certains éléments de leur travail, voici quelques directions qui pourraient s’avérer utiles.

1. Au niveau des attitudes

- Déterminer si, oui ou non, on veut penser au travail à l’extérieur de ses heures de travail. Si oui, réserver du temps pour y penser (ou pour en parler) et s’en tenir à ce temps. C'est d'autant plus important que les technologies de l'information nous permettent maintenant d'avoir accès au travail en tout temps (Voir Technostress sous contrôle). Le fait de trouver du soutien à la maison, de se sentir compris, peut diminuer le stress et nous permettre de passer à autre chose. Cependant, n’utiliser ce temps que pour exprimer ce que les difficultés nous font ressentir (peur, humiliation, frustration, etc.) ou pour tenter de trouver des solutions à ce qui nous menace. Le simple «chialage» ne fait qu’entretenir l’idée selon laquelle tout est de la faute des autres et qu’il n’y a rien qu’on puisse faire soi-même pour s’aider. Cela n’est guère utile. Attention aussi à l’autocritique négative et biaisée, selon laquelle tout serait de notre faute.

- S’habituer à l’idée que la somme de travail qu’on nous confie est très souvent plus grande que ce qu’on peut réaliser. Cela permet de cesser de croire qu’on pourrait tout faire. On peut alors mieux accepter qu’il nous faille renégocier certaines choses, ou il deviendra «normal» que certaines choses nous attendent. Quand il devient normal pour nous que ceci ou cela attende, on ne se sent ni fautif ni coupable, et il nous est plus facile de décrocher. (Voir À qui appartient la surcharge?)

- Organiser ses journées de travail autour des choses importantes, en commençant par les plus urgentes; il sera alors plus facile de décrocher, puisque l’essentiel aura été fait. Autrement dit, travailler durant la journée sur ce qui risque de nous stresser le soir et... la nuit! (Voir Cinq étapes pour réduire le mauvais stress au travail)

- Clarifier ses priorités avec son employeur et ses collègues; ainsi, il sera plus facile de s’y tenir, c’est-à-dire de dire «non» à ce qui n’est pas une priorité.

- Clarifier de quoi on répond, et à qui. Cela permet souvent de consacrer son temps à ce qui nous appartient et à le faire avancer. Cette clarification permet aussi d’informer – ou d’écarter – les gens qui croient à tort qu’il nous revient de faire ce qu’ils nous demandent.

- Quitter le travail en regardant ce qu’on a accompli plutôt qu’uniquement ce qu’on n’a pas pu faire. Cela nous donnera le sentiment du «devoir accompli» même si tout n’a pas été fait. Les personnes qui ont été élevées à regarder presqu’exclusivement ce qui n’était pas parfait (tu as obtenu une note de 88 % mais tu aurais pu avoir davantage si...) n’arrivent souvent pas à reconnaitre leurs accomplissements ; ils se sentent coupables du 12% qui manque plutôt que fiers du 88% réussi. C’est pourquoi ils ont toujours le sentiment qu’il manque un petit quelque chose. Imaginez leur tourment quand il manque un gros quelque chose !

- Prendre du temps pour régler les conflits interpersonnels et autres sources de stress qui n’ont pas à voir avec la somme de travail. Ici, on a parfois besoin d’aide (son syndicat, un gestionnaire, les Ressources Humaines)

2. Au niveau des choses techniques

- Travailler si possible avec un agenda détaillé: y inscrire les tâches qui découlent des priorités. Ainsi, on verra mieux ce à quoi on consacre son temps et il nous sera plus facile de savoir si, oui ou non, on peut accepter certaines nouvelles tâches.

- La pratique d’avoir une trace écrite de ses tâches (une liste de choses à faire, un agenda) permet de mieux prendre conscience de ce que l’on a accompli. En cochant ou en barrant au fur et à mesure qu’on avance, on prend conscience de ce que l’on fait. Il sera plus facile de s’en rappeler au moment de quitter. La mémoire est sélective : si on ne fait attention qu’à ce qui n’a pas été fait, on ne voit pas de ce qui l’a été.

3. Au niveau des trucs

Note: les trucs suivants seront utilisés quand le travail nous envahira à des moments où on ne le veut pas. Il n’est évidemment pas interdit de penser au travail à la maison! Tout dépend de ce qu’on veut.

- Éviter de parler du travail constamment à la maison ou durant les pauses et les heures de repas au travail; écourter les périodes où on s’en plaint à la maison.

- Prendre davantage conscience de ses propres pensées. Mieux choisir ce à quoi on pense plutôt que de se laisser aller dans ce à quoi notre cerveau nous présente spontanément.

- Quand on pense à des choses concernant le travail, renvoyer ces choses à un moment où on sera au travail et où on s’en occupera si elles sont prioritaires. («Je ne pense plus à cela maintenant mais j’y travaillerai à tel moment»). Pour les personnes plus visuelles, s’imaginer sur les lieux de travail le lendemain en train de travailler sur ces choses. Un de mes clients, installateur de système d’alarme, avait même développé l’habitude d’envoyer visuellement «dans son camion» les idées qui concernaient les difficultés qu’il prévoyait rencontrer le lendemain. Parfois, le fait de faire une note nous rappelant de ne pas oublier ceci ou cela demain pourra nous être utile pour passer à autre chose. Mais pas dix notes...

- On peut aussi emplir son champ visuel intérieur avec un gros «Stop» rouge, imaginaire, et dire intérieurement le mot «stop» avant de penser activement à autre chose. Des phrases comme «demain est un autre jour», ou «à l’impossible nul n’est tenu» peuvent aussi avoir un effet positif.

- Si l’idée persiste, ralentir considérablement la vitesse avec laquelle on se parle dans sa

tête: «telle---------cho----se-----est----déran-----gean-----te», tout en réduisant le volume: «telle------- --cho----se-----est----déran-----gean-----te».

- Quand le travail nous vient en tête, en prendre conscience mais refuser de travailler: «voilà, je pense au travail, mais je refuse de travailler à résoudre maintenant le problème qui me vient à l’esprit. J’y travaillerai plutôt à tel moment. Pour l’instant, «STOP», et je passe au autre chose». Remarque: on reste intelligent! Il vaut parfois mieux poser un petit geste que de se battre toute une soirée contre ses pensées.

- Se donner une vie personnelle riche et intéressante. Une vie vide ou inintéressante laisse beaucoup de place à la pensée, qui s’occupe alors naturellement avec le travail.

4. Au niveau plus profond

- Chercher ce pourquoi le travail nous obsède: pourquoi a-t-on tant besoin d’y penser, de quoi a-t-on peur, où se sent-on menacé ou humilié, quelles valeurs sont en jeu?

- Une fois qu’on a mieux identifié ce pourquoi le travail nous obsède, travailler sur soi pour réduire cette tendance à l’obsession: diminuer le perfectionnisme, cesser d’attendre une reconnaissance qui ne vient jamais, apprendre à lâcher prise sur ce qu’on ne peut pas contrôler, faire le deuil du temps où le travail était «mieux», développer une confiance en soi qui nous rendra moins dépendants de l’opinion des autres et nous permettra de mieux négocier, être conscient et plutôt fier de ses accomplissements, etc. Nos attentes étant plus réalistes, on sera moins stressé. Évidemment, on peut aussi travailler à solutionner le problème extérieur que l’on rencontre.

Et si rien de cela ne fonctionne?

Il n’y a pas d’obsession sans stress, peu de stress sans peur, pas de peur sans menace. Si, malgré toute notre bonne volonté, on n’arrive pas à décrocher du travail le soir ou la fin de semaine, c’est probablement que le niveau des hormones de stress est très élevé, qu’elles ont fini par passer la barrière hémato-encéphalique et qu’elles font ce qu’elles ont à faire dans notre cerveau : nous garder vigilants, nous empêcher de nous laisser distraire de la menace. À ce moment-là, il est probable que notre corps ait aussi commencé à payer le prix du stress et montre une panoplie de symptômes : fatigue, insomnie, douleurs, tensions musculaires, souffle court, problèmes digestifs ou cardiovasculaires, problèmes de peau, etc. Il est aussi probable que l’on soit irritable, qu’on ne rie pas souvent, qu’on réagisse fort à des riens, qu’on rêve d’une île déserte, etc. Tout ce qui nous «dérange» de notre obsession est devenu soit irritant, soit inintéressant. Les enfants et le conjoint en paient généralement le prix...

À ce point, la plupart des gens ont besoin d’une aide extérieure, bien qu’elle serait aussi utile avant. Certains médicaments peuvent réduire l’anxiété à la base des idées obsessionnelles entourant le travail et des consultations en psychologie pourraient s’avérer salutaires. Aussi, et nombre de personnes ont recours à l’un ou l’autre de ces «grands décrochages», on peut s’éloigner du travail soit en utilisant du temps de vacances, du temps sabbatique, du temps de maladie ou en quittant son emploi. Il vaut cependant toujours mieux utiliser les premières solutions avant de démissionner. Le plus souvent, en effet, le ras-le-bol vécu a pour effet de nous inciter «à tout sacrer là». Lorsque prise sur un coup de tête, la décision de démissionner pourra être amèrement regrettée. Réduisons le stress, on verra après.

L’arrivée de la maladie (infarctus, dépression) sera aussi une forme de décrochage obligé. L’éloignement arrive à remettre les choses en perspective. La tension finit par tomber et les gens qui prennent le temps de faire un bilan approfondi de ce qui leur est arrivé, qu’ils consultent ou non en psychologie, pourront reprendre le travail mieux équipés pour faire face à la musique.

Vouloir, ce n’est pas toujours pouvoir

Il y a donc une grande différence entre ne pas vouloir décrocher et ne pas pouvoir décrocher. Dans le premier cas, il y a probablement une forme de passion en jeu, et l’individu y trouve son compte. Dans le second cas, on se rapproche ou on arrive au trouble obsessionnel et compulsif, un désordre psychiatrique classé dans les troubles anxieux, qui implique une activité en boucle dans certaines régions du cerveau. Certaines idées s’imposent, et toute tentative de les écarter ne fait que leur donner plus de force. L’idée «spinne» dans le lobe frontal. Il vaut alors mieux traiter l’anxiété sous-jacente que de s’acharner à vouloir vaincre son propre cerveau à un jeu où les hormones et les neurotransmetteurs sont plus forts que la volonté.

Par ailleurs, on n’arrive pas là du jour au lendemain. Quand on commence à prendre conscience que le travail envahit temps et espace mental parce que quelque chose nous y stresse, il est très utile de faire en sorte de diminuer cette tension. À ce moment, les directions données en ce sens plus haut sont efficaces. Il s’avère en effet plus heureux et plus sain de vivre une vie dont les différents éléments s’enchainent harmonieusement que de rester accrocher indument et systématiquement à l’un ou l’autre de ceux qui vont mal.