Les diagnostics de dépression majeure ou de trouble de l’adaptation avec humeur dépressive qui sont habituellement attribués à la condition des gens en burnout ne cernent qu’une partie de la maladie. Un diagnostic plus complet permettrait un traitement et une prévention beaucoup mieux ciblés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À quand un diagnostic d’épuisement?

Par Jacques Lafleur, psychologue


Paru dans Travail et santé, vol 25 no 9, mars 2009, révisé en février 2017

 

Utilité du diagnostic du stress

L’utilité première de l’établissement d’un bon diagnostic est la mise en place du traitement le plus pertinent et le plus efficace possible. Si l’apparition de la maladie est liée à certains comportements du patient (alimentation trop riche en gras ou trop salée, tabagisme, etc.), le médecin pourra aussi le lui signaler, ce qui pourra aider au traitement et éviter une récidive. Des services complémentaires — nutrition, physiothérapie, etc. — pourront aussi être mis à profit. On comprendra qu’un mauvais diagnostic mènera à un traitement inapproprié et à des conseils préventifs moins pertinents.

Dans le cas des maladies professionnelles, un bon diagnostic permettra aux organisations d’identifier les facteurs pathogènes en cause. Des correctifs pourront alors être apportés, surtout si un nombre important de personnes sont affectées par le problème identifié. Mais là aussi, si le diagnostic est inapproprié, aucune stratégie préventive ou correctrice ne viendra vraisemblablement toucher la bonne cible.

 

Étiologie de l’épuisement

Lorsqu’un individu perçoit qu’il n’a pas vraiment le contrôle de certaines choses qui lui semblent essentielles, son système nerveux garde son corps en état d’alerte en augmentant le taux circulant des hormones de stress. Ces hormones agissent sur l’ensemble du corps, y compris le cerveau. Tant que l’individu n’arrive ni à reprendre le contrôle de la situation ni à lâcher prise, l’action de ces hormones perturbe son sommeil, affaiblit son système immunitaire, contracte ses muscles de façon continue et influence sa tension artérielle. De plus, le fonctionnement de son système digestif est affecté, il peut avoir des sueurs, des étourdissements et il vit des problèmes de concentration et de mémoire. Sa confiance en lui est affectée, sa vie émotionnelle devient très changeante et le jeu des hormones en cause maintient une fatigue immense. À un moment donné, la tension le fait basculer dans un état de morbidité qui le rend incapable de vaquer à ses occupations, souffrant d’une grande variété de problèmes de nature physique et d’une humeur dépressive marquée.

La médecine officielle verra là un épisode de dépression majeure ou un trouble de l’adaptation avec humeur dépressive, selon que le praticien qui effectuera le diagnostic se basera surtout sur les symptômes de l’individu ou son incapacité à s’adapter ou à contrôler les stresseurs qui l’ont mené à la maladie. Dans tous les cas, on verra là exclusivement une maladie mentale et les éventuelles demandes d’expertise ne seront adressées qu’à des psychiatres.

Impact de ces diagnostics sur les individus et les organisations

Dans le cerveau, le stress qui mène à l’épuisement a pour effet de modifier graduellement le taux des neurotransmetteurs agissant notamment sur l’humeur, la confiance en soi, la motivation et l’énergie. L’épuisé est un individu brisé, souffrant dans son corps, ayant perdu confiance en lui-même, repassant inlassablement dans sa tête les cassettes et scénarios traumatisants entourant son « échec» . Il en rêve la nuit. Il entrevoit souvent l’avenir comme un tunnel noir et sans issue.

Ce n’est donc pas un individu capable de recul ou d’introspection pouvant mieux faire le partage des choses qui reçoit l’un ou l’autre des diagnostics de maladie «mentale» mentionnés plus haut, mais bien une personne vidée de son énergie, qui a fortement tendance à se déprécier et à avoir honte d’elle-même. Quand elle se fait dire par un médecin, parfois même par un psychiatre, qu’elle a un problème de santé mentale, cela lui confirme sa « faiblesse ». Car, malgré que ce soit faux, une grande majorité de gens croient encore que les problèmes dépressifs ne peuvent toucher les « forts »; cette croyance apparaît encore plus indéniable aux personnes dont l’humeur est dépressive. Le diagnostic pousse ainsi l’épuisé plus avant dans son état dépressif.

Dans les organisations, le diagnostic de dépression mène aussi à déprécier les gens qui s’en voient affublés. On y voit le résultat d’une faiblesse individuelle qui ne porte aucune indication de redressement de quoi que ce soit au niveau organisationnel.

Un diagnostic d’épuisement aurait le mérite de mieux faire comprendre au patient que son état physique et mental actuel est la conséquence normale de l’immense effort qu’il a fourni durant les derniers mois. On soulignerait que cet état invalidant se résorbera graduellement avec le traitement et le temps. Le sentiment d’être « tombé au combat » remplacerait quelque peu celui d’être un « faible », ce qui fait une différence notable dans la douleur intérieure que ressent un individu épuisé au début de sa convalescence. Dans un esprit préventif, on inciterait alors la personne à aborder les raisons d’ordre personnel et professionnel qui l’ont amenée se dépenser autant, au détriment de sa santé. Au niveau organisationnel, on pourrait mieux chercher à savoir s’il existe un lien entre les exigences du travail et la descente en enfer de l’individu touché.

Le traitement et le retour au travail

Essentiellement, le traitement médical d’un « trouble de l’adaptation avec humeur dépressive » vise à reconnaître l’incapacité de l’individu à vivre sa vie normalement (signature d'un arrêt de travail) et à lui redonner artificiellement une humeur meilleure et un peu plus d’énergie (ordonnance d'antidépresseur). On peut lui suggérer de consulter en psychologie. Le retour au travail, le plus souvent effectué de façon progressive, s’effectue quand les symptômes liés à l’état dépressif se sont suffisamment estompés.

Or, si le traitement médicamenteux est le plus souvent utile, il ne prépare en rien à faire face aux sources de stress qui ont mené à la maladie. De plus, le retour au travail est habituellement imposé dès que les symptômes de la maladie diagnostiquée se sont suffisamment estompés, ce qui signifie ici que l’individu reprend son poste dès qu’il est un peu moins triste, que son sommeil est meilleur, qu’il a repris de l’appétit, que ses facultés cognitives (concentration, mémoire) sont améliorées.

S’il y a expertise, le retour au travail est fixé au moment où l’expert psychiatre juge que les symptômes dépressifs devraient avoir suffisamment diminué. Dans la grande majorité des cas où l’état dépressif ne paraît pas excessif au moment de l’expertise, le psychiatre conclut que la personne qu’il évalue devrait être prête à reprendre le travail dans 5 ou 6 semaines et il ne demande pas à la réévaluer pour confirmer sa prévision. Sur réception du rapport de l’expertise, le service des ressources humaines de l’employeur (ou l’assureur) écrit alors directement à l’employé pour lui annoncer la date de son retour au travail, sans égard à l’opinion que pourrait avoir le médecin traitant.

Dans le cas de l’épuisement, cette pratique courante (date de retour au travail basée sur une expertise sans réévaluation) constitue une erreur grave.

L’épuisement n’est pas uniquement un état dépressif

Nous ne questionnons pas qu’il soit normal et sain qu’une personne doive reprendre le travail quand elle est guérie de la maladie qui a justifié son arrêt de travail. Le problème qui se pose avec l’épuisement, c’est que la personne n’est pas encore guérie de son épuisement lorsque les symptômes de l’état dépressif qui l’accompagnaient ont commencé à se résorber. État dépressif et épuisement sont deux choses différentes.

Dans le pire des cas, les symptômes qui devraient avoir disparu à la date prévue par l’expert sont encore très présents. Il pourra s’ensuivre un sorte de bataille entre l’employeur ou l’assureur et le médecin traitant, ou encore ce dernier baissera les bras et recommandera finalement à son patient de bien prendre soin de lui. Dans l’une et l’autre situation, nous assistons à une remontée de l’anxiété et de la souffrance.

Dans d’autres cas, les symptômes dépressifs ont relativement reculé lorsque la date prévue du retour au travail arrive, mais la personne ne dispose toujours pas de l’énergie ordinaire qui lui permettrait de gérer normalement sa vie quotidienne, alors même qu’elle est encore en arrêt de travail. Son humeur est certes meilleure, mais elle doit encore faire des siestes presque à chaque jour et elle ne récupère toujours pas de la fatigue des journées qui s’avèrent plus chargées avant plusieurs jours. Son corps n’est pas non plus celui d’une personne en santé : douleurs musculo- squelettiques persistantes, étourdissements, fatigue, etc., sont encore très présents. Elle ressent aussi cette même fatigue mentalement, tout lui apparaissant encore plutôt ardu et compliqué. L’énergie nécessaire pour accomplir les choses ordinaires n’étant pas toujours là, tout lui demande aussi un effort disproportionné. Elle est relativement anxieuse (notamment face à un retour au travail qu’elle ne se sent pas capable d’assumer), elle a de la difficulté à rester concentrée, même pour lire le journal; quant à sa motivation et à sa force d’action, elles restent en dents de scie.

En fait, son corps n’a pas encore récupéré de la pression qu’il a subie, pression qui l’a finalement rendue malade. Or, on ne peut pas vraiment parler de santé tant que ce recouvrement n’est pas complètement terminé.

Avant le rétablissement complet, tout retour au travail est en effet trop rapide. Dans les cas où les symptômes dépressifs restent envahissants, on se prépare à une récidive à court terme (ou à une démission, à un congé sans solde, à une demande de travail à temps partiel ou encore à une retraite prématurée). La personne ne dispose tout simplement pas de l’énergie suffisante pour soutenir des semaines de travail normales.

Dans les cas où la fatigue reste intense malgré une régression importante des symptômes dépressifs, le retour au travail condamne à un état de santé diminué pendant de nombreux mois voire des années, état caractérisé par une fatigue tenace qui mène à un recul important de la capacité de faire des choses et du plaisir de vivre. «Je suis revenu-e au travail trop tôt, je le savais», disent de nombreuses personnes qui, des années plus tard, réalisent que leur vie n’a plus jamais été la même et qu’elles n’ont plus jamais été les mêmes.

Et si on considérait l’épuisement comme une maladie?

Si on acceptait de considérer l’épuisement comme une maladie, on pourrait voir les signes dépressifs comme des symptômes parmi d’autres de cette maladie, signes apparaissant le plus souvent parmi les derniers et faisant basculer la personne en invalidité. L’apparition de nombreux signes antérieurs relatifs à une activité sympathique indue pendant une longue période confirmerait le syndrome (1). On pourrait aussi voir que cette surdose d’activité sympathique dégénère même parfois en invalidité avant l’apparition des signes dépressifs, comme le montrent les infarctus consécutifs à un stress intense et continu, vécu sur une longue période. Le stress qui conduit à l’épuisement peut tout autant mener à des maladies invalidantes plus physiques, phénomène largement occulté mais bien réel.

Le traitement médical de la condition dépressive resterait relativement le même, mais on pourrait lui ajouter des compléments en psychothérapie pour aider la personne à mieux voir ce qui lui est arrivé et comment l’éviter à l’avenir, en massothérapie ou en relaxation pour rééquilibrer les activités sympathique et parasympathique, en activité physique pour tous ses bienfaits physiques et psychologiques. Selon les symptômes et les gens, d’autres formes d’aide pourraient être mobilisées.

L’expert psychiatre pourrait toujours être consulté pour optimiser le traitement pharmacologique, mais c’est le médecin traitant qui jugerait de la date du retour au travail. On accepterait que, une fois les symptômes dépressifs devenus moins invalidants, il reste encore du chemin à faire avant que la maladie d’épuisement ne soit suffisamment guérie pour que le patient puisse reprendre pleinement sa vie, sans traîner une fatigue qui lui rendra tout plus ou moins pénible pendant des années.

Dans les cas où cette façon de voir est actuellement respectée, le patient accepte bien son retour au travail, qu’il considère comme faisant partie de sa guérison. Le moment du retour, progressif, se situe quand, après que les symptômes du stress se soient graduellement résorbés pendant la longue convalescence, l’individu a de nouveau pu vaquer avec son énergie d’avant à ses tâches et activités domestiques pendant une période de deux semaines.

Cette façon de voir la maladie ferait aussi en sorte que le patient se verrait comme un épuisé plutôt que comme un «faible», ce qui nuirait moins à son estime de soi. À son retour au travail, il pourrait alors s’appliquer à mieux doser son énergie plutôt que de s’acharner à vouloir prouver qu’il n’est pas un faible, attitude souvent adoptée et prédisposant à la récidive.

Un employeur consciencieux pourrait aussi voir dans quelle mesure l’environnement de travail qu’il offre a pu contribuer à l’apparition de la maladie et, le cas échéant, procéder à quelques correctifs. Dans bien des cas, cette démarche lui permettrait de constater l’effet négatif que les sources de stress identifiées peuvent avoir sur d’autres employés, ce qui pourrait mener à l’établissement d’un climat de travail plus sain pour tout le monde.

En pratique, on reconnaît depuis longtemps le syndrome de burnout ou d’épuisement dans tous les colloques sur la santé au travail. Beaucoup de médecins traitent déjà cette condition très adéquatement. Pourquoi refuser de généraliser l’application de ce traitement complet aux personnes épuisées en continuant d’occulter leurs symptômes d’épuisement au profit de leurs symptômes dépressifs? Question de nosologie ou question de gros sous?

Références

(1) On peut notamment évaluer les symptômes relatifs à l’activité sympathique indue à l’aide de notre questionnaire « Observer ses symptômes de stress », originellement paru dans notre livre Les quatre clés de l’équilibre personnel écrit avec le docteur Robert Béliveau (Logiques, 1994). Ce questionnaire est disponible sur internet et une version (Le mille-pattes) a été publiée dans Travail et santé vol 22 no 4, Déc. 2006. Répondant à ce questionnaire, la plupart des personnes souffrant d’épuisement notent habituellement avoir ressenti plus de 60 symptômes importants durant le dernier mois.