Avez-vous eu de vraies vacances?

Paru dans Travail et santé, vol 33 no 3, septembre 2017

Par Jacques Lafleur, psychologue

 

Le mot vacances vient de vacuum, un mot latin qui signifie vide. Vide de travail, bien entendu. Les vacances sont du temps sans travail, gratuit. Notre contrat de travail dûment signé stipule qu’on nous paiera 52 semaines de salaire, dont un certain nombre pendant lesquelles on ne travaillera pas du tout : vacances = vide, youppi!

C’était le bon vieux temps...

 

Travail et contrat social

Au Québec, depuis l’Acte des manufactures de Québec de 1885, le travail est soumis à des règles qui l’encadrent. Ces règles évoluent avec le temps, mais elles redéfinissent toujours un contrat social, lequel pose les limites à l’intérieur desquelles les relations entre travailleurs et employeurs doivent se situer. On peut peut lire les règles actuelles en consultant le site de la CNESST.

Ce contrat stipule que les vacances sont un droit, dont le non-respect s’accompagne de pénalités. L’article sur les vacances peut ne pas être respecté de façon explicite si, par exemple, on n’accorde ni vacances ni indemnité à un employé qui travaille dans l’entreprise depuis au moins un an;  ce geste sera alors considéré comme illégal et il sera passible de sanctions.  Mais il peut aussi être bafoué d’une façon qui passe inaperçue.

De plus en plus, par exemple, on donne bien encore trois semaines de vacances aux personnes qui y ont droit; mais on ne leur retire pas trois semaines de tâches à accomplir. Les gens gardent le droit de s’absenter durant leurs vacances, mais personne n’assumera leurs tâches durant ce temps et presque tout le monde s’attendra à ce qu’ils rattrapent le temps perdu à leur retour.

Les vacances, théoriquement libres de travail, seraient-elles devenues du temps de travail à remettre, comme une sorte de dette de travail?

 

Changement en douce du contrat social

 

Il devient de plus en plus normal que les vacances aient un prix. Un nombre grandissant de personnes sont privées du droit à ce qu’on les décharge totalement de ce qu’elles auraient dû accomplir si elles avaient été au travail durant leurs vacances, bien qu’elles conservent celui de s’absenter. La loi ne permet pas de considérer ce maintien de la charge de travail comme illégal et, par conséquent, cette forme de gruge dans le temps théoriquement libre de travail n’est pas sanctionnable.

Du côté des employés, il y a aussi un consentement de plus en plus grand à cet état de fait. Un nombre grandissant de gens considèrent par exemple qu’il est normal d’allonger ses heures de travail avant et après ses vacances. C’est la loi du x-x-x: si on a x semaines de vacances, on prend les bouchées doubles x semaines avant les vacances et x semaines après, pour éviter que les vacances ne nous fassent prendre trop de retard. Il devient de plus en plus normal de penser ainsi. On considère que les vacances ont un prix et qu’il va de soi qu’on le paie, même si on serait bien heureux de ne pas avoir à le faire. Rien de sanctionnable là non plus, la loi n’interdit pas de dépasser ses heures de travail sans rémunération en retour.

 

Rester disponible

Et voilà qu’avec les progrès des technologies de la communication, il devient aussi de plus en plus normal de rester disponible pour répondre à certaines demandes concernant le travail pendant ses vacances. «Je sais que je te dérange pendant tes vacances, mais pourrais-tu me dire si tel dossier...». Qui oserait répondre : «Ne me dérange pas pendant mes vacances»? De moins en moins de gens arrivent ainsi à se placer totalement hors d’atteinte de leur employeur, de leurs collègues et de leurs clients pendant toute la durée de leurs vacances. Certains annoncent même les périodes où ils se rendront disponibles, pour mieux protéger les moments où ils ne veulent pas être dérangés.

Ainsi, de moins en moins de personnes veulent arriver à être libres de travail durant toute la durée leurs vacances; beaucoup de gens préfèrent en effet être informés de ce qui se passe au bureau, même de loin, soit par implication dans leur travail, soit par crainte d’avoir à affronter une catastrophe à leur retour. Il devient ainsi normal, voire essentiel, de rester disponible.  Pas totalement disponible, mais disponible quand même. Le temps des vacances n’est plus vide de travail.

Si bien que le contrat social qui stipule qu’on a le droit de ne pas entendre parler du travail pendant les vacances et que l’employeur a le devoir de respecter ce droit se modifie peu à peu. Intrusion d’un côté, consentement de l’autre.

Sauf dans certains cas prévus par la loi, il n’y a pas d’obligation de rester disponible; l’employeur (ou les collègues) ne peuvent pas être accusés d’attaquer le droit aux vacances. Mais, peu à peu, s’installe une culture dans laquelle beaucoup de gens trouvent préférable de rester disponibles, ce qui est en nette rupture avec le contrat social qui nous donnait droit à des vacances libres de travail.

Et je ne parle pas ici de tous ceux et celles qui préfèrent ne pas prendre de vacances...

 

Question de choix?

 

Il se trouvera des gens de loi pour dire que, puisqu’il n’y a pas d’obligation de disponibilité, les travailleurs ont le choix : on a le droit de fermer son cellulaire et de laisser l’ordinateur à la maison. Sans doute.

Mais d’autres leur répondent que, lorsque le surinvestissement dans le travail devient une sorte de norme implicite, la question du choix ne se pose pas : il faut faire comme les autres, d’autant que ceux qui s’y refuseraient diminueraient dramatiquement leurs chances de promotion, se verraient confier des mandats moins intéressants, perdraient leur statut de performant. Ou se retrouveraient avec une épouvantable quantité de rattrapage à faire à leur retour...

 Comme beaucoup d’autres éléments sur lesquels se fondait notre société, le contexte du travail a évolué. Le travail s’apparente de plus en plus à un train qui roule sans jamais s’arrêter : on conserve le droit de descendre, mais il faudra courir pour le rattraper.

Le nombre de lieux d’emploi où on peut se permettre de fermer la boutique pendant deux ou trois semaines diminue en effet d’année en année. Le nombre de personnes qui peuvent être remplacées pendant leurs vacances par quelqu’un qui peut bien faire leur travail diminue lui aussi. En fait, les gens ne sont pas remplacés et, à leur retour, ils font face à du rattrapage. Certaines enquêtes révèlent que plus de la moitié des gens disent ne pas avoir le temps de finir ce qu’ils ont à faire, si bien que le sentiment d’être en retard existe déjà bien avant leur période de vacances. Ce n’est que pire après. Alors, on prend moins ou pas de vacances, on reste disponible, ça diminue le stress au retour.

 

Toujours plus de travail

 

D’abord, on a rogné du temps sur les pauses (quelles pauses?, demanderont certains). Puis sur la période du lunch, qu’on prend en bonne partie à son bureau devant l’ordinateur. Puis on allonge quelque peu sa journée, on travaille un peu le soir, les fins de semaine, on prend ses courriels de chez soi, juste pour voir... Puis aussi pendant les vacances, au moins un peu... on ne sait jamais...

Et, malgré tout, on n’arrive pas à prendre le dessus. Peu importe le temps qu’on met, il reste toujours des choses à faire. Et ce reste nous tient en alerte, parce qu’on voudrait bien avoir fini parfois, pouvoir se sentir à l’abri, tranquille.

 

Sommes-nous au bord d’un changement dans la loi?

 

Les lois ne sont pas immuables. Elles changent quand, vague après vague, de nouvelles façons de faire ou de penser s’installent. Par exemple, la loi canadienne sur le cannabis a finalement changé parce que beaucoup trop de gens en consomment pour qu’on puisse encore considérer ce produit comme illégal. On ne peut quand même pas mettre le quart de la population en prison! Avec le temps, la pression du nombre fait ainsi changer la loi.

Alors, sommes-nous au bord d’un changement de contrat social concernant le travail qui redéfinira les vacances comme une entente sur la disponibilité minimum qu’il faudra offrir d’un côté et, de l’autre, la disponibilité maximum qu’on pourra exiger durant les vacances?

Sommes-nous en train de consentir à l’envahissement par le travail 52 semaines par année? Ou d’autres voix s’élèveront-elles pour que la surcharge de travail chronique devienne illégale?