Beaucoup de gens ne savent pas s’arrêter avant d’avoir tout fini, avant que ce qu’elles font ne soit parfait ou avant d’être à bout et de ne plus être capable de continuer.

Dans un monde aussi exigeant que le nôtre, elles risquent fort de dépasser leurs limites et de se retrouver dans des difficultés en ce qui concerne leur santé physique ou mentale.

Voici quelques critères pour mieux savoir où on peut se permettre d'arrêter

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment savoir où s’arrêter?


Par Jacques Lafleur, psychologue


Paru dans Travail et santé, vol 29 no2, juin 2013

 

Voici donc quelques directions pour mieux choisir où s’arrêter, pour vivre sans les tensions que créent les investissements de temps ou d’énergie démesurés et pour rester en-deçà du point de rupture où les problèmes reliés au dépassement de ses limites deviennent graves.

La satis/faction

Tout l’art de l’équilibre de dépense de temps et d’énergie tourne autour de la notion de satisfaction. Ce mot vient de racines latines qui signifient assez et faire. On est satisfait quand on en a fait assez, ou quand d’autres en ont fait assez pour nous. Je définirai le point de satisfaction comme celui à partir duquel on se permet de passer à autre chose.
Une fois satisfait, on n’est cependant pas forcément obligé de s’arrêter. On pourrait continuer, on pourrait chercher à être très satisfait, ou même à être comblé. On pourrait peaufiner, fignoler, «taponner», parfaire. Mais on pourrait aussi s’arrêter. Le sentiment de satisfaction libère la conscience, permet de savoir qu’on peut passer à autre chose sans devoir revenir à ce qui a été accompli. Le sentiment de satisfaction permet de dire : «J’ai terminé», ou «j’ai terminé pour aujourd’hui».
La satisfaction repose sur des critères différents pour chacun. Par exemple, les perfectionnistes auront un seuil de satisfaction plus élevé que la plupart des gens. Elle varie aussi chez un même individu en fonction des objets auxquels elle s’applique : une personne pourrait par exemple être très exigeante en ce qui concerne son apparence, mais beaucoup moins en ce qui concerne son alimentation, ou être très exigeante envers elle-même tout en l’étant peu à l’égard d’autrui.
Ce moment à partir duquel on peut dire sereinement «j’en ai fait assez» est déterminé par un ensemble de critères dont on a habituellement peu conscience. Je vais en analyser quelques-uns ici. Cela pourrait être utile à ceux et celles qui souffrent de s’imposer de faire toujours plus que nécessaire.

Critères de satisfaction

Voici quelques critères à partir desquels on peut juger qu’on en a fait assez ou non dans un secteur ou un autre. J’explorerai la fonctionnalité, l’esthétique et le relationnel. Chacun de ces critères a un impact plus ou moins fort chez un individu donné et leur ensemble a aussi son influence.

En plus de mieux considérer ces critères, on aura aussi avantage à tenir compte de la circonstance particulière à l’intérieur de laquelle on juge de sa performance. La quantité de temps dont on dispose pourra par exemple être prise en compte: si on a moins de temps pour accomplir une tâche, on exigera moins de soi que si on avait plus de temps. La disponibilité d’autres ressources (argent, aide, outils, matière première, etc.) pourra aussi influencer notre seuil de satisfaction.

1. La fonctionnalité.

Le critère de fonctionnalité concerne l’atteinte des buts. La question préalable peut se poser
ainsi : à quoi sert l’action que j’entreprends? À quoi sert de passer l’aspirateur, de produire ce rapport, de préparer ce repas, de participer à cette réunion, de donner ce cours? À partir du moment où on sait relativement bien ce qu’on veut accomplir, on pourra être plus facilement fixé sur le degré de réalisation qui nous permettra de conclure qu’on peut s’arrêter. «Est-ce que j’ai assez atteint mon objectif?» sera la question qui permettra d’avoir le sentiment de pouvoir passer à autre chose sans se sentir mal.

Il est cependant rare que le seul critère de fonctionnalité puisse être suffisant. Par exemple, on voit mal comment une personne ayant installé le filage de son système de son en fixant les fils de façon apparente en plein milieu des murs pourrait se dire satisfait. Ça fonctionne, c’est certain, mais...
Nous voici donc au critère d’esthétique.

2. L’esthétique

Grosso-modo, l’esthétique concerne l’apparence des choses au sens large : la beauté, l’art, un certain raffinement, le respect de certaines règles. On juge ici de ses réalisations selon ce que l’on sait de «l’art de faire les choses». Dans le monde du travail, on parle de «professionnalisme». L’esthétique vient censurer le caractère grossier que la fonctionnalité laissée à elle-même pourrait laisser. On appréciera un rapport sans faute d’orthographe, bien disposé, même si le même rapport pourrait être compris (aspect fonctionnel) s’il était bourré de fautes et écrit à interligne simple sans paragraphes. On sera éventuellement plus satisfait d’une tablette posée de niveau que d’une autre installée avec une pente apparente, même si cette dernière pourrait satisfaire l’objectif de soutenir ce qu’on voulait y déposer.


Dans les extrêmes, fonctionnalité et esthétique définissent des personnalités différentes. L’une va de l’avant sans se préoccuper de ce qui lui semble superflu alors que l’autre s’attarde aux détails que lui impose sa vision de l’art de faire les choses. Au travail, cela peut mener à des conflits, l’une exigeant qu’on avance alors que l’autre refuse de tourner les coins ronds, même si on prend du retard.


«Est-ce assez beau ou assez bien fait pour que je puisse passer à autre chose?» sera ici la question permettant de situer son niveau de satisfaction. Dans la mesure où on se trouve dans des conditions optimales, on trouvera sa satisfaction dans le fait d’avoir atteint son objectif (fonctionnalité) dans une réalisation suffisamment correcte à nos yeux (esthétique).


Par ailleurs, si les conditions ne sont pas idéales, il s’agira de faire un compromis : «compte tenu du temps ou de l’argent dont je disposais, je suis satisfait de ce que j’ai accompli; cela dit, j’aurais fait mieux en d’autres circonstances». Ou on pourra éviter l’insatisfaction en refusant de s’engager dans un mandat si on ne peut disposer des ressources nécessaires pour arriver à bien faire.

3. La relation à autrui

Au travail comme à la maison, nos réalisations sont évaluées par d’autres. Ces personnes ont leurs propres objectifs de fonctionnalité et d’esthétique. Nos patrons, clients, collègues et proches ont des attentes envers nous. Il est probable que nos propres critères de satisfaction seront influencés par les leurs. Ici, la question qui se pose est celle de la réponse de l’autre à nos réalisations : «L’autre est-il suffisamment satisfait pour que je puisse passer à autre chose?, ce que j’ai fait est-il assez fonctionnel et assez bien fait pour lui ou pour eux?».

À l’extrême, certaines personnes laissent presque complètement aux autres le soin de déterminer les critères, si bien qu’elles ne savent plus ce qui, pour elles-mêmes, serait suffisant. Elles sont relativement sujettes à être exploitées. Elles risquent aussi beaucoup de vivre du stress du fait que les autres ont souvent des attentes différentes : elles se retrouvent prises entre les attentes contradictoires du gestionnaire, des collègues et des clients, par exemple, sans avoir de critères intérieurs qui leur permettrait de trancher. Difficile d’être satisfait dans ces conditions, difficile de savoir où s’arrêter.


Le maintien de bonnes relations constitue une autre dimension de la satisfaction. Il se pourrait qu’on décide d’ajuster ses propres critères pour mieux satisfaire une personne dans le but de garder une bonne relation avec elle. Dans ce cas, on connait ses propres critères, mais on les adapte, on se force un peu pour que l’autre soit content.


À la satisfaction se rapportant au contenu de ce qu’on fait (est-ce assez fonctionnel et assez bien fait selon moi?) s’ajoute donc souvent une satisfaction relationnelle (ai-je suffisamment fait pour que l’autre soit heureux d’être en relation avec moi?) ou une satisfaction qui dépend de l’atteinte d’un but relié à une relation (ai-je suffisamment bien fait pour obtenir une promotion?)
Certaines personnes ont intégré dans leur psychisme les critères auxquels elles étaient exposées dans leur enfance et ne sont satisfaites que lorsque leur «père» ou leur «mère» intérieurs les autorise à passer à autre chose. Ici, une démarche de libération s’impose.

Mais, dans la plupart des cas, on pourrait conclure qu’on peut s’arrêter à partir du moment où l’on juge que ce que l’on a fait est assez fonctionnel et esthétique, tout en nous permettant de nous sentir «correct» avec les autres.

La question des circonstances

Chaque réalisation se déroulant à l’intérieur de circonstances particulières, lesquelles se révèlent nécessairement plus ou moins limitatives, les trois critères ci-dessus ne sauraient s’appliquer dans l’absolu. Par exemple, en médecine de guerre, on peut considérer comme une réussite des traitements qu’on trouverait médiocres s’ils étaient prodigués dans un grand hôpital en temps de paix. Le type de repas qui fait notre bonheur un mardi soir pourrait s’avérer un peu moche pour célébrer le 50ème anniversaire de notre partenaire de vie. Tout dépend donc aussi des circonstances, et il est abusif envers soi-même de s’imposer le même degré de réussite indépendamment du contexte dans lequel on réalise ses projets ou ses mandats.

Nous voici donc finalement avec la question : ce que j’ai fait a-t-il suffisamment atteint le but que je visais aux points de vue fonctionnel, esthétique et relationnel, et ce, compte tenu des circonstances, pour que je puisse m’arrêter sans avoir le sentiment que j’aurais dû faire mieux? Qu’elles en soient conscientes ou non, c’est ainsi que les personnes qui ont une bonne confiance en elles-mêmes jugent de leurs réalisations. Pour d’autres, les critères peuvent être plus flous, ou bien ils sont carrément différents.

Des erreurs à éviter

Ainsi, une hygiéniste dentaire me disait être le plus souvent insatisfaite de son travail. Son patron dentiste trouvait qu’elle donnait trop de temps à chaque client et il la pressait de changer de rythme. Elle concédait volontiers prendre de 30 à 40 % plus de temps que ses collègues, mais elle n’arrivait pas à terminer de façon satisfaisante pour elle avant ce temps. Interrogée sur ce qui l’empêchait de terminer plus vite, elle me répondit : « Je me demande toujours si je pourrais faire mieux». Et elle ne se permettait pas de laisser ses clients avant de pouvoir répondre «non» à sa question. Elle avait intégré ce critère durant son enfance auprès de parents qui attendaient beaucoup d’elle.

Dans la mesure où on a tout le temps et les ressources nécessaires ainsi que l’approbation d’autrui, on peut se permettre d’avoir «j’aurai le sentiment d’avoir terminé quand je ne pourrai vraiment plus faire mieux» comme critère de satisfaction. Mais ce n’est que très rarement le cas. Dans le cas de l’hygiéniste, le critère esthétique était trop important par rapport aux autres critères. Elle adorait les choses très bien faites et elle avait une peur bleue des reproches. Le critère fonctionnel (nettoyer les dents pour s’assurer hors de tout doute raisonnable qu’il n’y ait pas de problème avant la prochaine visite du patient) n’entrait pas vraiment dans sa balance. Il est cependant certain que la perfection qu’elle exigeait d’elle-même couvrait largement ce critère : les patients n’auraient assurément pas de carie à cause d’elle!
En prenant plus clairement conscience de son critère de satisfaction (pourrais-je faire mieux?) hérité de ses parents et en acceptant de le changer pour des repères plus adaptés (je vise à ce que mon travail prévienne les problèmes dentaires et je veux que mon patron et mes clients soient satisfaits), elle a pu réduire le temps consacré à chaque personne sans se sentir mal de le faire. Son travail est encore très bien fait —il n’y a aucun doute à ce sujet —, et tout le monde est content, même si elle prend encore un peu plus de temps que ses collègues.
Le fait d’apprendre à considérer le critère fonctionnel (l’objectif poursuivi) et à l’inclure dans l’appréciation de ce qu’elle faisait aussi dans d’autres secteurs de sa vie l’a aidée à vivre globalement plus à l’aise, même si elle est restée un peu plus «maniaque» (comme elle dit) que la moyenne des gens. Une démarche d’introspection sur les motifs de sa forte tendance à la démesure l’a aussi grandement aidée.
Certaines personnes ont le sentiment de toujours devoir faire mieux ou plus que les autres, ou encore de devoir faire des efforts, de devoir accumuler du mérite, si bien qu’elles ne se permettent de passer à autre chose qu’à partir du moment où elles jugent avoir fait mieux que les autres, avoir fait assez d’efforts, etc. D’autres ne s’autorisent au repos que lorsqu’elles en ont fini avec leurs obligations: pour elles, «assez» signifie «devoir accompli». Chercher l’admiration, avoir peur des reproches, avoir peur du jugement des autres, ne jamais se permettre de décevoir ou de déplaire, chercher la perfection, éviter toute erreur qui mènerait à un sentiment de culpabilité, voilà d’autres motifs qui peuvent forcer à dépasser ses limites ou à investir démesurément là où une performance exigeant moins de soi aurait très largement suffi à atteindre l’objectif de façon satisfaisante pour tout le monde.

Bien faire

Ce qui mérite d’être fait mérite sans doute d’être bien fait. La médiocrité n’est en effet pas une solution saine à la pression qui nous vient des demandes que l’on rencontre partout. Par ailleurs, la vie ordinaire se complique chaque jour davantage et le monde du travail cherche constamment à imposer de hauts niveaux de performance. Il importe donc de mieux choisir ce que «bien fait» signifie si on ne veut pas se retrouver épuisé ou constamment insatisfait.

Une meilleure conscience de ce pourquoi elles ont besoin d’en faire autant pourrait mener les personnes qui s’imposent de hauts standards en toute chose à un équilibre de vie plus sain. Le fait de se demander explicitement ce qui serait satisfaisant dans un domaine ou un autre (plutôt que de se fier aux automatismes qui les mènent à toujours faire plus que nécessaire) pourrait aussi contribuer à un plus grand bonheur.

Il n’est certes pas «incorrect» de chercher l’excellence. Mais, cette recherche pouvant mener à un stress tel qu’on en devienne malade ou malheureux, il importe de se donner le choix. Si, une fois satisfait, on a encore du temps et de l’énergie, il sera toujours temps de se faire plaisir en augmentant la qualité de ses réalisations au-delà de ce qui est satisfaisant. Mais il importe de bien distinguer une motivation de choix et de plaisir d’une autre faite de stress et d’obligation. Car, si la demande dépasse ce qu’on peut faire sans outrepasser ses limites sur une longue période, l’obligation d’exceller partout mènera à l’insomnie, aux tourments, à une baisse de l’estime de soi et à la maladie.
Une évaluation des aspects fonctionnels, esthétiques et relationnels de ses réalisations, faite en tenant compte des circonstances, pourrait conduire à une gestion plus saine de son énergie. Cela pourrait même donner le sentiment de mener sa vie plutôt que d’être mené par elle.