Les tempéraments introvertis et extravertis prédisposent à vivre la vie bien différemment. Chacun a ses avantages et inconvénients.

Les individus et les organisations ont avantage à tenir compte de ces différences pour tirer le meilleur parti des compétences et façons de faire de chacun.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Le lièvre et la tortue : qui gagnera la course?

Paru dans Travail et santé vol 23 no 4 décembre 2007, révisé en février 2017

Par Jacques Lafleur, psychologue

 

 

Des recherches relativement récentes nous montrent que le lièvre et la tortue de la fable de Jean de Lafontaine correspondent à deux fonctionnements du cerveau quelque peu différents, qui soutiennent des tempéraments en partie opposés en ce qui a trait à la gestion de l’énergie. Le lièvre est enthousiaste et change joyeusement d’itinéraire, alors que la tortue est plus déterminée et ressent souvent les changements de route comme des irritants. Le lièvre est prédisposé à l’action rapide, alors que la tortue va naturellement se tourner vers la réflexion avant d'agir.

Rien de pire pour le lièvre que la routine! Il est toujours « willing ». Il n’est heureux que lorsqu’il est stimulé de l’extérieur. Il aime faire huit choses en même temps, choisit de passer ses vacances à faire le tour de l’Europe en 14 jours, s’intéresse à tout, fréquente beaucoup de gens et est toujours disposé à rencontrer de nouvelles personnes, adore avoir mille projets devant lui, trouve que le repos et le sommeil sont des pertes de temps. Il a des opinions sur tout, préfère parler à écouter, aime mieux agir que réfléchir, si bien qu’il s’engage souvent dans des projets qu’il va finalement laisser tomber, ce qui n’est pas si grave pour lui. Il a une énergie débordante et, pour lui, profiter de la vie c’est avoir des journées remplies de stimulation et de plaisir!
La tortue est au contraire heureuse dans le connu. Elle fait une chose à la fois, — idéalement une chose qu’elle sait faire — et elle la fait bien et jusqu’au bout. Année après année, elle aime passer ses vacances dans des endroits qu’elle connaît, où elle refait relativement les mêmes choses, quitte à changer de temps en temps. Elle ne s’intéresse vraiment qu’à des sujets qu’elle peut approfondir, a horreur des « 5 à 7 » et fréquente peu de gens; mais ses relations sont profondes. Ses projets sont peu nombreux, mais ils lui tiennent à cœur. Le repos et le sommeil lui sont essentiels. Elle n’a d’opinion que sur ce qu’elle connaît bien, préfère écouter à parler, et on peut se fier à sa parole : quand elle dit qu’elle fera quelque chose, elle le fera! Elle doit souvent « recharger ses batteries » et, pour elle, profiter de la vie c’est s’installer à la maison devant le foyer en compagnie des quelques personnes qu’elle aime.

Allez, au travail!

Il est évident que les récents changements dans le monde du travail favorisent les lièvres : restructurations incessantes, prises de décision sur des sujets complexes sans véritable temps de réflexion, objectifs irréalisables, « performance » au sens de faire cent choses à la fois, abandon de projets investis ou de façons de faire autrefois efficaces au profit de choses nouvelles, urgences quotidiennes, tout cela est la nourriture du lièvre, lequel carbure davantage à la stimulation et à l’action qu’au recul et à la réflexion. Pour la tortue, qui ne peut agir sans d’abord examiner les choses longuement, cela n’a aucun sens.

De plus, les gestionnaires tortues se font de plus en plus rares, parce qu’ils ne peuvent supporter un contexte de travail centré essentiellement sur le changement et l’action non solidement fondés. Laissée aux mains des lièvres, la gestion devient de plus en plus...lièvre!

Les tortues ne sont alors plus vues comme des collaboratrices fiables et garantes des projets à long terme, mais comme lentes, résistantes au changement, peu utiles sinon nuisibles. Vivant un quotidien horriblement exigeant pour elles avec en prime un certain dédain voire un certain rejet de la part des « performants », leur vie devient malheureuse.

Et la santé?

Si, comme l’Organisation mondiale de la santé, on considère la santé comme un « état complet de bien-être physique, mental et social », on conclut que les tortues ne sont pas en bonne santé. Psychologiquement agressées par l’organisation du travail, socialement dévalorisées, elles sont forcément menacées par les malaises et les maladies associées au stress. Notamment, une bonne partie des gens qui consultent pour épuisement ont une large part de tortue en elles.
Et, même dans leur élément au travail, les lièvres ne sont pas à l’abri non plus. C’est un peu comme si on leur donnait de la corde pour mieux se pendre. Leur tendance naturelle à l’action et leur dédain du repos est largement nourrie. Le danger est que le déséquilibre dans les fonctions sympathique/parasympathique de leur système nerveux, maintenu par l’action sans repos, ne les conduise eux aussi vers les maladies créées par une contraction organique ininterrompue : insomnie, problèmes cardiovasculaires, digestifs, musculo-squelettiques, etc. D’autant qu’ils ne prendront pas le temps de bien manger ou de faire de l’activité physique, qu’ils compenseront la fatigue par le café ou l’alcool et que, finalement, leur investissement ne sera pas toujours récompensé par le succès, compte tenu du fait qu’ils s’investiront dans des mandats irréalisables. Leurs doutes sur leur capacité à livrer la marchandise engendreront souvent de l’anxiété, laquelle s’accompagnera d’insomnie et d’autres maladies associées au stress.

Peut-on y faire quelque chose?

Bien que l’on retrouve un peu de lièvre dans chaque tortue et un peu de tortue dans chaque lièvre, il peut être utile de savoir que ces tempéraments (extraverti et introverti) déterminent une bonne partie de la façon avec laquelle un individu entrevoit la vie et en tire du bonheur. Autant au niveau organisationnel qu’à celui de l’individu, il devient important de tenir compte des différences entre les deux types de personnes.

Le lièvre :
- compensera son activité débordante par des moments de repos et un sommeil suffisant;
- mesurera mieux son investissement dans l’ensemble de ses projets personnels et professionnels pour ne pas se retrouver débordé de partout;

- s’efforcera de mieux choisir ses mandats, de prendre un peu de temps pour en vérifier la faisabilité et la pertinence, tout en évitant d’engager ses collaborateurs et collègues dans des projets enthousiasmants mais peu réalisables ou peu pertinents;

- mettra sa santé dans la liste de ses priorités et réservera du temps pour manger adéquatement et pour garder la forme.

La tortue :
- osera davantage s’engager dans certains projets prometteurs même si elle n’a pas toutes les garanties de succès;
- osera davantage parler ouvertement de ses craintes en ce qui concerne les pertes d’énergie que certains projets ou certaines façons de faire pourraient créer;
- respectera et fera respecter ses tendances spontanées à faire les choses une à la fois et à aller jusqu’au bout, quitte à mieux choisir ses mandats ou à changer de poste et même d’emploi si son contexte de travail se révèle irrémédiablement incohérent ou « fou fou fou »;
- demandera à ses proches de respecter un peu plus son besoin de solitude et de repos dans les périodes où le travail lui demandera beaucoup d’adaptation.

À un niveau organisationnel, on portera une attention spéciale pour mieux confier les tâches qui nécessitent attention et longue haleine aux introvertis (tortues) et celles qui demandent de pouvoir s’ajuster rapidement aux extravertis (lièvres).

 

 

Attention aux stéréotypes!

Chez une personne, le tempérament prédispose à choisir, à voir et à faire les choses d’une certaine façon plutôt que d’une autre. Mais il n’est évidemment pas sa seule caractéristique: l’introverti comme l’extraverti peuvent être plus ou moins intelligents, généreux ou égoïstes, sensibles ou durs, confiants en eux-mêmes ou peu sûrs d’eux, bons ou mauvais travailleurs d’équipe, collaborateurs ou compétitifs, enthousiastes ou blasés, etc. De plus, évidemment, chaque personne est toujours plus ou moins lièvre ou tortue, car les types purs sont rares. On veillera donc à ne pas cataloguer les gens trop rapidement.

Cependant, si on se reconnaît ou si on reconnaît des gens dans les caractéristiques mentionnées plus haut, cela pourrait nous amener à davantage de respect. Certaines caractéristiques du tempérament peuvent certes gagner à être quelque peu assouplies, mais il reste qu’un introverti détestera fondamentalement mener de front cent projets rebondissants et qu’un extraverti se languira toujours dans la routine, si productive soit-elle. Cela ne peut être changé et on gagnerait sans doute davantage à se respecter qu’à se juger.

 

Qui du lièvre ou de la tortue gagnera la course ?
La réponse la plus appropriée est : Quelle course ? Pourquoi y aurait-il une course ? La stabilité et le changement ne sont pas en compétition : elles se complètent l’une l’autre depuis toujours. Et, bonne nouvelle : il y a des gens pour s’occuper avec bonheur de l’un et de l’autre !
Alors on y va ? (Vous êtes plutôt extraverti)
Ça mérite réflexion ? (Vous êtes plutôt introverti)

On y va mais ça demande réflexion ? (Vous avez vraiment compris ce que je voulais dire !)