S’il est naturel, utile et sain d’apporter sa contribution et son aide à des gens ou à des projets, cela peut aussi s’avérer une impasse dangereuse pour la santé. Il importe de savoir doser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Contribuer sans se vider

Par Jacques Lafleur, psychologue
Paru dans Travail et santé, vol 28 n 01, mars 2012

 

La principale cause de l’épuisement qui mène à la maladie réside dans l’investissement démesuré qu’une personne consent à son travail (ou à une autre source de tension comme les soins à apporter à un proche très demandant ou très mal en point). Il est certain que la situation elle- même peut favoriser cette démesure, comme par exemple un surplus de tâche continuel dans un contexte de ressources insuffisantes. Cependant, nous nous concentrerons ici sur le fait que la personne qui va s’épuiser après avoir ressenti pendant longtemps de multiples symptômes tant physiques que psychologiques a en quelque sorte outrepassé ses limites pour se consacrer presque exclusivement à l’obligation ou au défi auquel elle faisait face. Aveuglée par le devoir, elle a occulté le dérèglement qui prenait place dans son organisme. Son engagement à livrer la marchandise ou à «prendre soin» a amené son état de santé au-delà du point de rupture où commence l’invalidité.

Un exemple parmi d’autres

Le travail de Claudine consiste à s’assurer que les contrats que lui présentent les vendeurs de la compagnie qui l’emploie sont acceptables. Sans son «ok», le contrat n’est pas valide. Or, ces vendeurs ont des quotas à rencontrer, Claudine en a elle aussi. Les vendeurs font évidemment pression pour qu’elle accepte ce qu’ils lui présentent, puisque leur revenu et peut-être même leur emploi dépend de leur performance. Cela dit, une fois le contrat accepté, ils pourront s’en laver les mains. Mais pas Claudine, qui portera le blâme des contrats déficitaires ou moins payants. Elle se retrouve donc assez souvent devant des contrats plus ou moins convenables, que les vendeurs essaient de lui «passer». Or, chaque refus qu’elle pose lui fait vivre de la culpabilité, comme si c’était elle la méchante. Et chaque risque qu’elle prend lui fait vivre la peur du blâme. Pas reposant...

Claudine a aussi deux collègues qui font le même travail qu’elle. L’une est au bout du rouleau pour les mêmes raisons que Claudine et doit souvent s’absenter. L’autre habitant en banlieue, il semble naturel à Claudine d’assumer les débordements de travail de fin d’après-midi. Elle habite près du son lieu de travail et trouve inconcevable d’imposer à sa collègue banlieusarde de se retrouver prise plus longtemps dans la circulation de l’heure de pointe, et elle se sentirait mal de laisser un surplus de travail à sa collègue dont la santé est déjà sérieusement hypothéquée. Prendre soin des collègues et des vendeurs, essayer de naviguer dans des directives plus ou moins claires, vivre dans la peur des réprimandes sans oser faire clarifier les règles (demandes de clarification auxquelles elle se fait immanquablement répondre par «sers-toi de ton jugement»), essayer d’être à la hauteur des objectifs de vente imposés sans avoir de pouvoir sur les ventes, le tout dans une situation de manque de personnel, voilà qui a fait virer le travail en cauchemar et a mené à une dépression d’épuisement.

Combien de temps?

Après deux mois d’absence, Claudine est souvent hantée par la longueur de son arrêt de travail. «Il faut» qu’elle guérisse. C’est à ce moment qu’elle arrive à mon bureau, les antidépresseurs n’ayant pas eu l’effet magique que l’on attend souvent d’eux. Claudine va mieux qu’il y a deux mois, mais on ne peut pas demander à un médicament de remettre de l’ordre partout dans une machine biologique déréglée. La remise en place des fonctions physiologiques et psychologiques après un épuisement prend du temps. Ce sera la première chose à accepter : la date du retour au travail n’est pas définie par la longueur de l’arrêt de travail, mais par la stabilisation de l’état de santé. (Oui, je sais, beaucoup d’employeurs et de compagnies d’assurance-salaire ont tendance à croire le contraire). Mais, incapable de lire un journal plus de deux minutes sans devoir commencer à relire des passages, Claudine peut-elle sérieusement penser être capable de faire son travail? Devant s’assoir après 30 minutes de travaux légers à la maison entrepris au moins 90 minutes après son lever faute d’énergie, peut-elle envisager passer huit ou neuf heures à son bureau? Non, bien sûr. Et elle le sait bien. Mais il y a une grande différence entre savoir et accepter.

Nous ferons ensemble ce travail d’acceptation.

Les résistances

La prise de conscience de la perte temporaire mais bien réelle des capacités physiques et cognitives est un premier vers l’acceptation du besoin de convalescence. Le fait que cette acceptation offre une légère réduction du temps d’arrêt constitue une autre motivation à cesser la lutte contre la montre. En diminuant le stress lié à l’anxiété stérile créée par l’obligation de guérir au plus vite et en permettant davantage de passer en mode repos, l’acceptation est en effet favorable à la guérison. Le fait de se faire dire que la santé reviendra totalement contribue aussi à diminuer l’anxiété. C’est pourquoi je le dis et répète souvent.

Un autre aspect plus délicat mais tout autant nécessaire se doit ensuite d’être exploré : pourquoi faut-il absolument retourner au travail au plus tôt? Ici, les réponses peuvent varier d’une personne à l’autre – bien qu’on puisse les regrouper autour de quatre ou cinq grands thèmes – mais elles sont toutes identiques sur un point : les motifs pour lesquels il faut absolument retourner à son poste au plus vite sont les mêmes que ceux qui nous ont rendu malade!
La maladie crée une invalidité, mais elle ne change pas la façon de penser. Les antidépresseurs peuvent donner un meilleur sommeil et un peu plus d’énergie, mais ils ne changent pas non plus la façon de voir la vie et les rôles qu’on croit devoir y tenir. Or, si on ne change pas la relation qu’on a avec son travail (ou avec un autre aspect de sa vie où on s’est vidé de son énergie), on court après la récidive.

Savoir, ce n’est pas suffisant pour faire

Il ne m’appartient pas de juger des motifs qui peuvent justifier qu’on se rende au bout du rouleau, malade pour de long mois à la suite d’un épuisement. Mais lorsque j’aborde cette question avec les gens en burnout que je vois au bureau, lorsque je leur demande d’identifier clairement les motifs de leur relatif consentement à la descente aux enfers qu’ils ont vécue, ils arrivent toujours à la conclusion que l’enjeu ne valait pas le prix qu’ils paient. Non pas qu’il n’y avait pas de valeurs impliquées, bien qu’il arrive parfois qu’après examen ils concluent que ce soient des valeurs douteuses, mais bien qu’il y aurait eu d’autres moyens de procéder devant la même situation. Les valeurs sont là, les bonnes raisons existent, mais l’épuisement est plus l’aboutissement du fait de s’être retrouvé dans un engrenage malsain sans oser en prendre conscience que celui d’un choix délibéré. Claudine croit qu’elle aurait pu éviter de se torturer avec les besoins des vendeurs, et encore plus avec ceux des vendeurs manipulateurs. Elle croit qu’elle aurait pu quitter le travail à l’heure prévue et aller vivre sa vie à la maison : les contrats auraient attendu, tant pis pour les quotas. C’est important mais ça ne vaut pas la santé.

Cela mis en conscience, le travail de changement est loin d’être terminé. La prise de conscience du fait que certaines habitudes de pensée ou certains comportements s’avèrent malsains n’est qu’un premier pas vers le changement. Par exemple, ce n’est qu’après avoir encore une fois outre-mangé ou pris trop d’alcool que l’outre-mangeur ou l’ivrogne d’occasion se dit encore une fois que c’est une bien vilaine habitude qu’il a et qu’il doit la perdre. On se sent coupable après; mais avant, on aime autant ne pas y penser... Les bonnes résolutions au travail ne font pas exception à cette règle.

Les dangers de récidive lors du retour au travail sont donc bien réels. Les pièges risquent fort d’être les mêmes, le contexte de travail risquant peu d’avoir changé.

Contribuer sans se vider

Voici quelques directions qui peuvent nous assurer de ne pas perdre la santé en se rendant au bout du rouleau.
La première est la plus sure : il s’agit de développer l’habitude de prendre soin de soi. Si on a des habitudes saines, on offrira spontanément davantage de résistance à se laisser envahir par des demandes extérieures exagérées. Habitudes de sommeil, de repos, d’activité physique, de repas réguliers et sains, de vie familiale où on trouve son compte et où on investit de façon responsable, de limitations saines aux demandes des autres, tout cela rend plus difficile de se laisser prendre dans un engrenage où on finirait par se vider.

Prendre conscience de ses symptômes de stress : une fatigue permanente, une perte de la joie de vivre, une obsession pour le travail, de l’irritabilité, des pertes cognitives de concentration ou de mémoire, associés à de nombreux autres problèmes physiques ou émotifs sont souvent signe d’épuisement imminent. Alors, on s’en occupe!

Apprendre à voir la vie comme une série de choix qui mènent à des engagements (par définition renouvelables) plutôt que comme une série d’obligations incontournables. On a des choix, on peut changer des choses, on peut faire autrement!
Apprendre à nouer des relations gagnant-gagnant, des relations dans lesquelles on tient compte du point de vue ou des besoins de l’autre, mais où on lui demande aussi de prendre les nôtres en compte.

Apprendre à gérer son offre plutôt que de se condamner à gérer des demandes. Qu’est-ce que j’ai à offrir à mon employeur ou à mes collègues (ou à tel ou tel membre de ma famille) dans l’ensemble de ma vie? Apprendre à clarifier cette offre, à nommer les demandes qui dépassent cette offre et à remettre ce dépassement à l’autre, quitte à l’aider à chercher d’autres ressources que nous pour y répondre.

Éviter de s’engager dans des contrats qui dépassent dès le départ ce qu’on peut assumer compte tenu de ses capacités (temps, compétences). Attention aux attitudes de sauveur ou de superman. Poser ses limites quand on nous demande de dépasser notre engagement initial. Il peut être sain de «donner un coup», mais il est dangereux d’en faire une habitude sur de longs mois. Accepter aussi de renégocier des révisions de nos engagements quand notre situation de vie change : l’arrivée d’un enfant, ou la maladie grave d’un enfant ou d’un proche peuvent demander un investissement de temps et d’énergie qui rend dangereux de poursuivre nos autres engagements au même rythme qu’auparavant.

Apprendre à demander de l’aide ou à rompre quand les demandes d’un proche ou d’un employeur s’avèrent inexorablement sources de stress chronique.

Quand l’employeur exagère, essayer de se solidariser avec ses collègues. Dire non ensemble évitera d’avoir le sentiment qu’on laisse le travail aux autres quand on part le vendredi à 17 heures.

Il n’y a pas de vie vraiment heureuse sans contribution utile aux besoins de base, au bonheur, au plaisir ou à la sécurité des autres, proches et moins proches. Cela dit, les règles du jeu, notamment au travail, peuvent faire en sorte que cette contribution nous rende malade. Prenons soin de nous - sans exagération là aussi! : c’est une condition essentielle à la poursuite de nos engagements.